Je ne soutiens pas les auteurs BD.

Depuis quelques jours, les auteurs BD, menés par différentes organisations syndicales, montent au créneau pour lutter contre une hausse de la cotisation pour leur retraite complémentaire, menée sans concertation par le RAAP, et qui résulterait en la perte d’une part importante de leurs maigres revenus.

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Mon avis dans cette affaire ne compte pas. Je ne suis pas auteur BD. Paradoxalement, cela fait maintenant dix ans que je consacre l’essentiel de mes énergies à la réalisation de bandes dessinées. J’ai participé à —voire créé— plusieurs collectifs d’auteurs. J’ai écrit des scénarios et dessiné des planches pour divers fanzines ou ouvrages collectifs, rempli des blogs avec des strips et des histoires courtes, été présent à de nombreuses reprises sur des festivals, derrière les stands, dans des expositions, j’ai même réalisé des albums entiers, publiés par mes propres moyens ou avec l’aide d’autres passionnés, sur papier ou sur écran. En tant que scénariste ou dessinateur, j’ai contribué à la création de centaines de pages de BD. Mais je n’ai jamais été vraiment publié, c’est-à-dire par une maison reconnue, présente en librairie, et mon travail, quelque soit son ampleur, n’ayant jamais été validé et légitimé par un éditeur, est nul et non avenu. Donc je ne suis pas auteur BD. Mon avis ne compte pas. Le voilà tout de même.

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En dix ans, j’ai appris, peu à peu, de déceptions en désillusions, comment fonctionne le milieu de la BD. Comment les éditeurs en CDI prospèrent sur des créateurs précaires, de plus en plus précaires. Il y a des éditeurs de toutes tailles, et on a toujours envie de se dire que l’âme est plus noble chez David que chez Goliath, mais même chez les petits, chez les indés, chez les micro-éditeurs, il y a des aspirants patrons-voyous, des exploiteurs en puissance, voire des exploiteurs tout court. Je ne suis pas le seul à savoir ça, à avoir vu l’avènement de ce modèle. Je le sais pour en avoir parlé autour de moi, en avoir entendu parler. Les auteurs ont vu cette évolution et sont restés assis.

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Pour occuper l’espace en librairie, les éditeurs publient de plus en plus de titres, sans prendre le temps de les défendre. Le lecteur —pardon, le client— est bombardé de nouveautés dont le libraire ne sait quoi lui dire parce que lui non plus n’a plus le temps de s’y intéresser. Restent donc quelques îlots qui surnagent, les grosses locomotives qui ont droit, elles, aux projecteurs des médias et aux soins attentionnés des éditeurs. Parce que ces œuvres à succès sont, elles, rentables. Les auteurs ont vu cette évolution et sont restés assis.

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Dans un système devenu ultra-libéral et donc sauvagement concurrentiel, on ne rémunère plus les auteurs BD pour leur travail, ni pour la valeur de leur travail. On rémunère leur rentabilité, leur productivité. Les éditeurs sont devenus des spéculateurs qui prennent un pari sur les ventes futures des livres. Pour que ce pari soit rentable, ils capitalisent sur les auteurs les plus voyants et les œuvres les plus faciles à vendre. Et les auteurs ont vu ce système se mettre en place, et sont restés assis.

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Mais faire de la BD, c’est une passion, et ça compense largement tous les mauvais traitements qu’on peut subir. D’ailleurs, tous les gens qui vivent de leur passion sont mal payés, n’est-ce pas ? Évidemment. Ce ne sont pas les footballeurs qui viendront me contredire. Parce que le travail doit être pénible, doit être une souffrance. Alors si tu aimes ton travail, il faut qu’on te punisse d’une autre façon, pour que ça ne soit pas trop agréable. Auteur BD, tu t’éclates à ton bureau mais tu crèves de faim quand vient l’heure de passer à table ? TU L’AS BIEN MÉRITÉ.

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Aujourd’hui, les auteurs BD se révoltent sous prétexte d’une augmentation de leur cotisation retraite. La façon dont a été menée cette réforme est scandaleuse. Mais ce qui est vraiment scandaleux, ce n’est pas que la nouvelle cotisation s’élève à 800 € (pour plus de la moitié d’entre eux) mais que ce montant représente pour ces personnes un mois de salaire. En 2010, l’INSEE évaluait le seuil de pauvreté en France entre 803 et 964 €. Je ne suis pas choqué par le fait qu’on augmente une cotisation, je suis choqué que cette augmentation suffise à faire basculer des centaines de personnes dans la pauvreté.

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Mais quoiqu’en pensent les auteurs et leurs syndicats, leur mouvement n’est pas une révolte. C’est une danse de salon. Se battre contre cette mesure, et cette mesure seulement, c’est admettre qu’on est d’accord avec tout le reste. C’est faire le jeu du système, valider le système. Et ce n’est pas ce que je souhaite faire.

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Je ne veux pas que les auteurs vivent dans la pauvreté pour s’assurer une très hypothétique meilleure retraite. Mais plus encore, je ne veux pas qu’ils continuent à être les agneaux sacrificiels d’un milieu qui s’enrichit à leurs dépens. Et au-delà, je ne souhaite ce rôle à personne, aucun travailleur, dans aucune profession. Je ne soutiens pas les auteurs BD si ça signifie abandonner tous les autres.

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Je soutiendrai les auteurs BD quand ils diront qu’ils ne veulent plus de ce système. Quand ils refuseront de jouer selon les règles du jeu ultra-libéral qui se sont mises en place sous leurs yeux, et qu’ils n’ont pas combattu. Quand ils réclameront que l’on redéfinisse la notion même du travail et de sa juste rémunération, pour eux et pour tous les autres travailleurs. Je soutiendrai toute personne qui fera un pas de côté et demandera que l’on fasse table rase de toutes nos idées reçues sur le travail et le fonctionnement de l’économie, pour trouver des solutions, et non des arrangements.

Je répète : des solutions, et non des arrangements.

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