De côté, et en avant.

Les auteurs BD sortent d’une longue torpeur, réveillés par la goutte d’eau qui a fait déborder la coupe de leur patience, déjà pleine depuis longtemps. Ils se battent —enfin— becs et ongles, contre une réforme sans concertation de leur cotisation retraite complémentaire, qui viendrait enfoncer un dernier clou dans le cercueil de leur précarité. On me dit qu’il faut bien que la lutte commence quelque part. Que ce combat est l’urgence, et que d’autres suivront. Et je ne peux m’empêcher de demander : « Quitte à descendre dans la rue, quitte à harceler les ministres, quitte à hurler dans les médias, pourquoi ne pas le faire pour un objectif plus vaste ? Pourquoi ne pas réclamer des solutions, et non des arrangements ? »

Je répète : des solutions, et non des arrangements.

Une solution pour que les artistes, romanciers, cinéastes, musiciens, peintres, auteurs BD mais aussi tous les autres métiers créateurs de culture, puissent se consacrer à la réalisation des œuvres qui leur importent, sans avoir à se plier à la dictature de la rentabilité. Qu’ils puissent travailler au jour le jour sans avoir l’esprit occupé par la question du loyer et des factures à payer. Qu’ils puissent réellement traiter d’égal à égal avec des éditeurs qui ne pourront plus les garder dans le rang en jouant sur leur peur de sombrer dans la misère.

Une solution pour que les étudiants, quels que soient leur classe sociale ou le niveau de revenus de leurs parents, puissent se consacrer à leurs études sans être obligés de servir des frites dans un fast-food.

Une solution pour que les métiers pénibles ou dangereux soient mieux payés, parce que même les travailleurs sans qualifications ne se sentiraient pas obligés de les accepter.

Une solution pour que chacun puisse décider de travailler à temps partiel, pour libérer le temps de s’occuper de ses enfants, de s’impliquer dans la vie politique ou associative.

Une solution pour que nul ne s’inquiète de sa retraite, ne craigne le chômage ou n’accepte un emploi qui le rend malheureux.

Une solution pour que l’expression « seuil de pauvreté » ne soit plus qu’un souvenir lointain et non plus une ombre qui vous guette par la fenêtre.

Une solution pour se débarrasser de notions obsolètes comme le plein-emploi. Le travail disparaît. Il n’est pas simplement transformé ou délocalisé, il s’évapore. Robots, intelligences artificielles, numérisation et imprimantes 3D seront les ingénieurs et les ouvriers de demain, n’ayant recours à l’humain que pour leurs rares maintenances. Et c’est ce que nous avons voulu, ce que nous avons appelé de nos vœux : se débarrasser du travail pénible, du travail dangereux, du travail aliénant. Mais si le travail disparaît, d’où viendra notre revenu ? Comment achèterons-nous ce que les robots produisent ?

Je ne suis pas un idéaliste. Je ne m’attache pas à la couleur politique d’une idée, tant qu’elle respecte les trois valeurs qui guident ma vie : liberté, égalité, fraternité. Liberté, en ce qu’elle respecte les droits fondamentaux de tous les individus. Égalité, en ce qu’elle ne crée aucune forme de discrimination. Fraternité, en ce qu’elle contribue à créer une société plus juste, plus interdépendante, plus unie.

Et une idée existe, une idée simple, frappée du sceau infamant de l’utopie depuis sa naissance au cœur de la Révolution française, une idée qui me semble être la solution à tous les problèmes évoqués plus haut. Cette idée porte de nombreux noms, elle a été défendue par des gens de tous bords politiques, même les plus éloignés. Elle a fait l’objet de nombreuses études, de tests grandeur nature, de simulations de financement. Et pourtant, étrangement, elle reste toujours absente du débat. Cette idée, c’est le revenu de base. Une allocation unique, inconditionnelle, versée à vie à tous les citoyens. Une somme fixe, garantie, idéalement égale au seuil de pauvreté, que tout le monde perçoit chaque mois, qu’il décide ou non de travailler en plus pour augmenter ses revenus.

Je ne reprendrai pas ici les nombreux arguments qui ont été avancés en faveur de ce modèle, ni les diverses méthodes qui ont été proposées par d’éminents économistes pour le mettre en place, concrètement, dès aujourd’hui. Si la question vous intéresse, je vous invite à vous rendre sur le site du Mouvement Français pour un Revenu de Base, qui détaille de façon très claire tous ces points.

Et puisqu’il faut réagir en urgence, pourquoi ne pas prôner une solution qui réglera non pas UN problème urgent, mais TOUS les problèmes urgents, pour TOUS ? Changer le rapport de forces, lever le couperet qui plane au-dessus de la nuque des travailleurs, donner à chacun un appui solide sur lequel s’arc-bouter quand il s’agit de dire « non ».

En dernier recours, malgré la somme de travail sur le sujet, malgré le temps passé par d’innombrables personnes à perfectionner ce système, on me dira que je rêve. Et je ne le réfute pas. Au contraire, je vous invite tous à rêver avec moi, en méditant à la question qu’avaient posée Enno Schmidt et Daniel Häni pour attirer l’attention sur le revenu de base : « Quel métier feriez-vous si votre revenu était assuré ? »