… mais je souffre avec lui

Comme beaucoup, je me réclamais de Desproges en disant qu’on peut rire de tout. Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qu’il voulait dire quand il ajoutait « mais pas avec n’importe qui ». Je n’aimais pas Charlie, je n’aimais pas l’humour de Charlie, et je ne l’aime toujours pas. Je n’expliquerai pas ici pourquoi, du moins pas aujourd’hui, l’heure n’est pas à leur faire un procès. Nous partagions beaucoup de nos ennemis, nous usions des mêmes armes, mais nous ne combattions pas avec la même stratégie. Mais ils ne méritaient pas, personne ne mérite de mourir pour ce qu’ils ont fait. Je n’étais pas, je ne suis pas et je ne serai pas Charlie. Mais je souffre avec lui.
J’ai hésité à écrire ce texte, qui ne fait que répéter ce que d’autres ont déjà dit. Mais je le publie aujourd’hui parce que c’est le moment de faire du bruit, le plus de bruit possible, pour dire qu’ils ne les ont pas tués, qu’ils ne nous ont pas tués, mais qu’ils nous ont rendus plus forts. Sur la place publique, généralement, je mets mes idées de côté, préférant un militantisme plus discret, plus patient, en face à face. Mais aujourd’hui et tous les jours à venir, je ne me tairai plus, je publierai tous les textes qui me viendront à l’esprit, parce que grâce à Charlie, j’ai compris —non plus abstraitement, comme c’était le cas jusqu’à présent, mais dans ma chair, dans mon cœur— qu’on ne doit pas cacher ses opinions parçe qu’on a peur qu’elles ne plaisent pas à certains. Par respect pour leur courage, pour leur amour fou de la liberté, je m’autoriserai la même liberté, m’imposerai le même courage. Pour paraphraser Evelyn Hall, je n’aimais pas l’humour de Charlie, mais je me battrai jusqu’à la mort pour qu’on puisse continuer à déconner.
Mais je ne serai pas de ceux qui plaisantent sur ce drame. Peut-être —sans aucun doute— les victimes de l’attentat souhaiteraient qu’on le fasse, au nom de leur idéal absolu d’humour et de liberté. Mais la croyance en un absolu qui justifie tout, qui absout tout, c’était aussi cela qui motivait ceux qui ont surgi dans les locaux de Charlie, armes à la main. Je n’aime pas les idéaux, peu importe ce qu’on met dedans, je ne les aime pas parce qu’ils mènent toujours aux extrêmes. Le seul idéaliste avec lequel je puisse être aujourd’hui encore d’accord, est le moustachu qui chantait vouloir « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ». Je rêve d’un monde où personne, même pour la meilleure des causes, ne mettrait son idéal au-dessus des simples personnes. Où personne, en entendant le bilan d’un tel drame, ne penserait aux grands principes de ce bord ou de l’autre, mais seulement aux parents, aux conjoints, aux enfants, qui ont perdu leurs proches, et qu’aucune plaisanterie ne pourra consoler. Ma pensée s’arrête là, ma compassion prend le relais, et je laisse les idéaux à la porte du cimetière.