Journal d’un imposteur — Le bouillon

Ce ne sont pas les métaphores qui manquent pour tenter d’expliquer la démarche d’un artiste. Il faut dire qu’il y a quelque chose de mystérieux dans tout ça, dans cette étrange machine qui, à partir de cette fugace étincelle qu’est l’idée, turbine, pistonne, malaxe et baratte dans ses tuyaux secrets, pour produire une œuvre, grandiose, flamboyante, douce ou pénétrante. Hélas, la mécanique se révèle souvent nettement moins mystérieuse et glamour une fois qu’on soulève le capot. La machine à nu dévoile ses rouages et ses pistons, encrassés de cambouis, fatigués par l’usage, bricolés, rafistolés, pas toujours sûrs de leur propre utilité.

Pendant longtemps, j’ai voulu éviter cette métaphore industrielle pour tenter de m’expliquer mon propre processus par une image plus romantique. En l’occurrence, en faisant le parallèle avec mon autre activité préférée, la cuisine. Voilà à peu près ce que je me disais : je crée comme on fait de la soupe. Ce n’est pas le plat le plus glorieux, mais c’est sans doute un des plus universels, des plus injustement méprisés, et qui laisse encore place, malgré son apparente familiarité, la place à la créativité et à la surprise. Je m’appuie donc sur des recettes connues, des traditions familiales, glane des ingrédients ici et la, goûte chez les autres, emprunte une épice ici, une herbe là. Je surveille de près la cuisson, respectant chaque ingrédient et son mariage aux autres, expérimente parfois, la peur au ventre, et puis j’essaye de mixer tout ça pour en faire une soupe homogène. Bien sûr, je souhaite aussi qu’elle soit savoureuse, surprenante, réconfortante, tout dépend de la recette, mais la douceur et la finesse de sa texture me semble toujours être le gage de sa réussite. C’est là que les choses tournent mal : peu importe le temps que je passe à mixer, j’ai toujours le sentiment qu’il reste des morceaux, que le velouté tourne au bouillon, que les saveurs volées, empruntées, remontent à mes narines en trahissant leurs origines, et que mes goûteurs vont les identifier, les dissocier, en reconnaître la provenance, et me reprocher ce pillage. Crier à l’imposteur, au plagiaire, au faussaire.

J’essaye parfois de me rassurer en me disant que mes convives ne seront pas si délicats, si sophistiqués, ou simplement si critiques. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Je dresse la table, sers la soupe en fermant les yeux et prie pour le mieux. Peu importe ce que les dîneurs pensent réellement : dans ma cuisine, je suis seul avec l’idée que je me fais d’eux. Quand ils passent à table, il est déjà trop tard pour changer la recette.

Pourquoi cette exigence —réelle ou fantasmée— de faire une soupe à chaque fois inédite et nouvelle, à base d’ingrédients jusque là inconnus ? Attend-t-on vraiment de moi d’être nouveau, unique, quand je me sens écrasé par le poids de mes prédécesseurs, de mes influences, quand je crée au coude-à-coude avec mes confrères, collègues, tout en regardant d’un œil inquiet une nouvelle génération combler rapidement la distance qui nous sépare ? Aussi seul je sois dans mon atelier, je ne suis jamais vraiment solitaire, et une foule se bouscule autour de ma table de travail. Mes maîtres et mes partenaires, bien réels, mes concurrents imaginaires, mes disciples rêvés, mon public virtuel, peuplent mon crâne jusqu’à parfois se mettre en travers de la création elle-même. Mais à part moi-même, qui se soucie vraiment de ce que contient la soupe ? Quand je goûte celle des autres, elle semble toujours parfaitement lisse et onctueuse. Mais peut-être que les autres cuisiniers tremblent eux aussi, parce qu’ils savent ce qu’elle contient, et qu’un jour, un critique aux papilles plus aiguisées que les autres viendra les démasquer.

J’ai longtemps pensé à la création de cette façon, fastidieuse, minutieuse, éternellement insatisfaisante et perfectible, mais je réalise de plus en plus que cela me paralyse. La peur de voir mon travail laborieux et méticuleux soudain mis au jour, le sentiment d’un effort démesuré pour produire, qui serait la preuve de mon absence de talent, de ma nécessité à compenser une absence de sens artistique, de flair, par une overdose de techniques, stratégies, astuces, béquilles qui seraient seules à permettre à mes œuvres de tenir debout.
Parce qu’au fond, je voudrais ne pas avoir à cuisiner. Vivre enfin le vertige du génie, du talent inné, qui me permettrait de jeter les ingrédients crus, encore maculés de terre, dans le plat et les voir s’arranger en un festin sauvage, barbare, jouissif et décadent. Chaque mot portant les traces du combat que j’ai livré pour l’arracher à la terre, chaque phrase un combat. Ne pas cuisiner, ne pas nourrir, présenter au lecteur le fruit de ma chasse, à mains nues, de mon combat, le gibier arraché par la force de ma sauvagerie à son état de nature pour le métamorphoser en mets céleste.

Je voudrais créer comme on se bat. Pas sur un ring, mais dans la rue. À corps perdu, avec le sentiment du risque et la peur de perdre. En y laissant des morceaux, en y risquant mes doigts et mes oreilles. Créer à en perdre la vue, à s’en écorcher les genoux, à s’en casser le dos et les poignets. Ne laisser personne intact, ne laisser personne indemne. Des pansements sur les doigts, de l’encre sur les vêtements.

Mais ce génie naturel n’est sans doute qu’une illusion de plus. On en trouve la trace dans l’impulsion créatrice, dans l’idée pure, celle qui n’est jamais livrée sans être raffinée, distillée, mise en forme. Picasso accumulait les brouillons et Kerouac n’a pas écrit Sur la route en trois semaines. Mais il a entretenu ce mythe, comme tant d’autres, et c’est lui qui me pèse aujourd’hui. Je pourrais, je voudrais, passer mes nuits à noircir l’écran ou à colorier le papier, le feu au ventre, ivre de musique et d’alcool, lancer dans l’arène ces œuvres féroces, comme un défi, et les voir mettre le monde à genoux. Mais ces mots et ces images ne quitteront pas mon atelier sans que soient passés sur eux une nuit de sommeil et deux jours de travail, laborieux, minutieux, ennuyeux à en pleurer. La peur des fantômes qui peuplent mon crâne brisé mon élan, et me courbe le dos sur la table, à reprendre, encore et encore, la soupe pour qu’elle soit lisse.