Les bouts de la chaîne

Vous savez, nous autres artistes, nous vivons sur un petit nuage, loin des contingences de votre monde bassement matériel. Nous condescendons parfois à y jeter un œil, mais dans l’ensemble, tout cela ne nous concerne pas. Et pourtant, même depuis nos hautes sphères, nous n’avons pas pu ne pas remarquer qu’il se passe pas mal de choses en ce moment en France. Heureusement que tout ça ne nous concerne pas, ça a l’air compliqué et déplaisant, et ça viendrait sans doute polluer la pureté de notre démarche artistique.

Sauf que.

Je ne peux bien entendu pas parler au nom de mes « collègues », mais ça fait bien longtemps que j’ai cessé de me considérer comme un Ârtiste. Je n’ai pas de théorie fumeuse ni de nobles aspirations, je produis avec mes mains, mes yeux, du papier, de l’encre et des outils. Je suis un travailleur de l’art. Et en tant que travailleur, je prends très au sérieux les questions sociales, politiques, qui régissent le monde du travail.

Parce que non, les artistes ne sont pas différents des autres travailleurs. Nous nous plaisons d’ailleurs à le répéter chaque fois qu’on nous demande du travail gratuit. Nous cotisons, nous payons des factures et des impôts. Certes, nous ne sommes pas des salariés, mais nous sommes des travailleurs. Croire que nous serons miraculeusement épargné par la libéralisation du marché du travail, par la précarisation, la paupérisation, la flexibilisation, la rentabilisation de tous les travailleurs, c’est se bercer d’illusions.

Nous avons peu de moyens pour agir et manifester notre mécontentement, mais nous en avons. Et comme toutes les actions de la lutte sociale, ils fonctionnent toujours mieux si l’on agit en masse.

Aujourd’hui, à l’exemple de Tanx, je mets en vente des dessins dont les bénéfices iront directement dans la caisse de soutien à la grève des salarié.e.s d’Amazon Montélimar (à laquelle je vous encourage à participer également sans rien acheter ici, évidemment). Pour l’instant ce sont les originaux des séries d’illustrations « Cluedo » et « Le furet du Bois-Funky« .

Pourquoi cette grève plutôt qu’une autre ? Déjà parce que le témoignage des grévistes sur leurs conditions de travail fait froid dans le dos. Ensuite, parce qu’il faut bien s’introduire dans la mêlée par un biais ou un autre, et —encore une fois— de préférence en groupe pour maximiser l’impact. Les salarié.e.s d’Amazon font aussi partie de notre corps de métier, de la chaîne du livre, et là où nous sommes le premier maillon de la chaîne de production, ielles sont dans les derniers maillons de la chaîne de distribution. Et chacun sait que ces maillons subissent le plus gros de la tension. J’espère que ces similitudes suffiront à motiver d’autres auteurs à s’engager pour soutenir les grévistes. Peut-être qu’ils se sentent impuissants en tant qu’auteurs à exprimer leur mécontentement. Il est simplement temps qu’ils le fassent en tant que travailleurs.