Journal d’un imposteur — L’enfant sauvage

Nous avons tous nos livres préférés. Ceux que nous citons en premier quand on nous demande des recommandations de lecture, ceux dont nous connaissons l’intrigue et parfois des extraits par cœur, dont les personnages et les décors nous sont aussi, sinon plus, familiers que ceux de notre propre vie. Et ces livres en disent long, généralement, sur nos goûts, nos ambitions, nos désirs. Ils livrent bien souvent un juste éclairage sur celui que nous souhaitons être, notre modèle à suivre, notre idéal. Ainsi je me considère depuis l’adolescence comme un Cyrano. Ma vie est remplie de « je me les sers moi-même avec assez de verve », de « ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul », et autres « c’est un peu court, jeune homme ».

Mais il est d’autres livres que nous aimons plus secrètement, dans la pénombre de notre inconscient, et qui en disent bien plus sur celui que nous fûmes, sur la forme dans laquelle notre histoire de vie a forgé notre âme, celui que nous fûmes et dans notre cœur le plus sombre, sommes encore. Des livres qui ne sont pas forcément ceux que nous avons le plus lu, dont nous ne pourrions citer la moindre phrase, mais qui nous hantent.

Parmi ces fantômes qui traînent leurs chaînes dans le manoir de mon crâne, il y a L’Enfant et la Rivière, de Henri Bosco, Sa Majesté des Mouches, de William Golding, et Le Baron perché, d’Italo Calvino. Si je pense souvent à ces livres, j’y pense rarement simultanément, et il m’aura fallu toutes ces années pour prendre conscience de la logique qui les unit. Il n’est pas rare que la vérité la plus difficile à voir soit celle de son propre cœur. Ce lien qui s’est fait spontanément dans mon esprit, sans que je l’ai recherché, et qui unit l’aventurier de Bosco, les naufragés de Golding et le rebelle de Calvino, c’est le mythe de l’enfant sauvage. Un mythe qui m’est apparu soudain comme une évidence, la colonne vertébrale de mon existence.

Je n’ai bien entendu pas été élevé par les loups, mais ma difficulté à créer des liens avec mes voisins humains a créé un environnement à peine moins hostile que la jungle de Mowgli.  Je n’avais pas vraiment de liens avec mes frères, qui menaient leur vie propre. De rares amis, dont la présence ne me semblait pas toujours indispensable. Les autres enfants, quand je tentais d’interagir avec eux, étaient souvent blessants. Les adultes m’effrayaient, me semblaient étranges, brutaux et maladroits, en un mot, dangereux. Mes parents me consacraient peu de temps, non par méchanceté ou négligence, mais parce que c’était ainsi que les choses se faisaient alors, surtout pour un troisième enfant, surtout quand celui-ci recherchait plus volontiers la compagnie de ses livres et de ses crayons. Il faut dire que mes goûts, mes envies, mes désirs, suscitaient volontiers, de toute part, la moquerie, l’humiliation, l’incompréhension. Je vivais mes plus grands plaisirs en solitaire, caché, camouflant par la suite les traces de mes festins, fussent-ils alimentaires ou intellectuels. Le monde était une jungle, et je ne trouvais la sécurité qu’au plus profond de mon terrier.

Dans mes livres, par contre, l’aventurier de Bosco me montrait qu’un enfant pouvait défier les limites que les adultes lui posaient, rejoindre la nature, où nul regard ne se poserait sur lui, et vivre de ses propres ressources. Mais, à ma grande déception, il devait finalement revenir vers les adultes, vers la raison et la norme. Son aventure n’était que fugace. Les naufragés de Golding mettaient sur pied leur propre société, exploraient leur désirs et pulsions les plus sombres en se débarrassant des oripeaux de la bonne morale. Je ne pardonnais toutefois pas, et jusqu’à aujourd’hui, le jugement négatif de l’auteur sur ces enfants, et la conclusion bien-pensante et pusillanime qu’il apporta à leur aventure. Adulte, lorsque je lus enfin Le Baron Perché, j’y trouvais enfin l’apothéose du mythe, le paroxysme du modèle de l’enfant sauvage. La révolte séminale, la fuite loin des convenances et des apparences, la difficile mise en place d’une quasi-autarcie, la communion avec la nature, doublée d’un enrichissement culturel et d’un apprentissage par le biais uniquement des livres, sans la main lourde et le jugement d’un précepteur autre que celui qu’on accepte de se donner, le développement d’une morale supérieure, idiosyncrasique, et surtout, surtout, un dénouement poétique, la merveilleuse pirouette d’un récit réaliste qui refuse de se laisser ramener à la réalité, qui inscrit de fait son protagoniste dans la légende en lui conférant le statut d’une pleine incarnation de la Liberté.

Il a fallu ce livre pour que je prenne conscience de la pleine portée du mythe de l’enfant sauvage, de ce qu’il porte de positif, d’exaltant et d’inspirant. Je n’y ai longtemps vu que le récit d’une lutte contre l’hostilité de l’environnement, une recommandation à vivre caché, souterrain, et à ne sortir qu’armé de sa plus épaisse carapace. Mon idéal de vie, mon idéal de travail à toujours été de m’isoler, de couper tout lien, toute communication, pour produire librement, derrière des rideaux baissés, sous un casque à la musique forte, entre les couvertures opaques de mes carnets. Même dans les produits qui en résultaient, ce qui venait de moi, réellement, profondément, devait être masqué, camouflé, déguisé, avant d’être offert aux yeux de la multitude. Parler de moi, explicitement, était comme offrir mes chairs tendres aux prédateurs. Le lecteur, qu’il me connaisse ou non, famille ou ami, allait forcément saisir l’occasion, non pour mieux me comprendre et m’aider à me remettre sur mes pattes, mais pour planter ses crocs dans mon flanc.

Mais aujourd’hui, me cacher au fond du terrier est un luxe que je peux difficilement m’offrir. Le choix de faire mon métier de la création m’oblige à communiquer, à montrer, et la nécessité de nourrir mes œuvres me pousse à me dévoiler de plus en plus. Le sentiment de vulnérabitlité, la peur du risque que je prends en m’aventurant à découvert m’accompagnent à tout moment, mais je ne veux plus les fuir. Peut-être me faudra-t-il devenir un prédateur plutôt qu’une proie. J’ai tenté de dissimuler pendant ces années mes bizarreries, mes secrets honteux, loin sous la terre, pour pouvoir évoluer dans le troupeau et y bénéficier d’une relative sécurité, au prix d’un ennui parfois écrasant. S’il est temps pour moi de les dévoiler et de les arborer avec fierté, d’y puiser ma force au lieu d’en faire ma faiblesse, oui, sans doute, je devrai être le tigre plutôt que la chèvre. On pardonne beaucoup plus de choses à celui qui porte des crocs.