Journal d’un imposteur — Procrastiner

J’ai commencé à écrire mon premier livre à l’école primaire, je ne sais plus exactement à quel âge. J’étais déjà un lecteur vorace, et il me semblait tout naturel de produire à mon tour des livres, de donner une forme tangible et transmissible aux histoires que j’inventais dans mes jeux solitaires. Je me souviens très distinctement de ce récit, qui prenait la forme d’un roman illustré. J’avais fait de mes peluches ses héros, ou du moins ses personnages, et j’avais l’intention de leur faire vivre par la suite des aventures innombrables. Ce premier volume les voyait participer à une course automobile, pour laquelle ils mettaient au point une voiture équipée d’astucieux gadgets qui leur garantiraient la victoire. On ne saura jamais si leur plan fut victorieux, puisque que le livre resta inachevé. Tout comme cet ambitieux essai entrepris l’année suivante pour tenter de comprendre la peur des araignées. Ou la suite du Dark Knight de Frank Miller envisagée quand j’avais onze ans, les strips racontant les aventures de Constipated Duck, le pseudo-manga racontant les luttes de bandes de motards dans un monde post-apocalyptique, ou Trompe-le-Vide, BD inventée au fur et à mesure de sa réalisation à partir de tirages aléatoires, et tant d’autres romans, jeux, dessins, dont les ébauches remplissent carnets et classeurs, peuplant les étagères de mon atelier, comme une armée de zombies grattant à la porte de ma conscience.
« Je n’ai pas le temps de tout faire », telle est ma litanie. Et les envies, les idées, les esquisses s’accumulent, s’engouffrent dans l’entonnoir de mon planning, et peu d’œuvres finies ressortent du côté étroit. Parce que je n’ai pas le temps de tout faire. Mais la vérité est un peu différente, un peu moins glorieuse, parce que je ne consacre en réalité pas tout mon temps disponible à travailler sur ces projets. Le mot est à la mode, mais il a sa place ici : je procrastine.
C’est un peu glander, oui. Paresser, feignasser, se les rouler… Mais c’est plus que ça. Ce n’est pas forcément le signe d’une paresse ou d’un manque d’énergie. Ce n’est pas refuser de faire, c’est se promettre de faire demain, pour laisser encore un peu plus longtemps l’œuvre dans les limbes de l’imagination. Procrastiner, c’est préférer un idéal rêvé à une réalité souvent décevante. Tant que le projet est à l’état d’esquisse, il est plein de potentialités, d’opportunités, de possibilités. Mais sa réalisation va impliquer des choix, des éliminations, il faudra fermer des portes, choisir des options, et par définition, fermer à tout jamais certains chemins dont la destination restera à jamais inconnue. Tant que je procrastine, je parcoure tous les chemins à la fois, je m’approprie l’univers entier, au lieu de me contenter de monter dans le train d’un récit qui suivra ses rails, ne découvrant du paysage que ce que l’on peut voir par ses fenêtres.
Dans l’exploration sans limite de l’univers de mon imagination, la procrastination me permet aussi de me fixer de nouveau défis, d’envisager des choses hors de portée de mes capacités, d’explorer, de tester mes limites. Dans la procrastination, je peux créer mieux que dans la réalité. Ce n’est pas du travail, mais ce n’est pas pour autant reposant. Ce n’est pas de l’ennui. C’est une véritable activité, qui consiste à se maintenir en permanence occupé, sans réellement rien faire qui puisse être considéré comme du travail, pour tenir ce dernier à distance. Mais ça ne veut pas dire non plus que j’y suis pleinement improductif. Flâner, bouquiner, bricoler, résoudre de menus problèmes, discuter sur des sujets graves ou légers, lire les articles que la marée des réseaux sociaux dépose sur la plage, irrigue les champs fertiles de mon esprit, amène de nouvelles idées, de nouveaux matériaux, parfois de nouveaux projets, qui viennent grossir la file d’attente, et qui sont les enfants naturels de la procrastination. Qui viendront sans doute grossir les rangs des mort-vivants qui encerclent mon bureau. Ou se contenteront d’élargir encore un peu les horizons du monde de mon imaginaire, me donneront de nouvelles voies à explorer dans mes prochaines procrastinations. Je pourrais vivre éternellement dans cette rêverie, peut-être, mais je ne peux pas la partager, réellement, sans la dénaturer, et à un moment ou un autre, il me faut choisir un train, monter à bord et mener le voyage à son terme.
Qu’on ne s’y trompe pas, la procrastination demande plus de rigueur morale qu’on pourrait le croire. Et je ne dis pas ça pour en faire l’apologie, ou me trouver des excuses. La pression sociale est de plus en plus lourde sur les procrastineurs, souvent assimilés à des oisifs, voire des assistés, éléments improductifs et donc considérés comme nocifs. Même dans le milieu artistique, où les lecteurs/spectateurs attendant des créateurs un suivi presque en temps direct de leurs travaux, un regard par-dessus l’épaule sur la table de travail, et où une absence trop prolongée se mue rapidement en chute dans les oubliettes. Procrastiner implique donc aussi de savoir compenser ces périodes d’improductivité : par des phases de productivité intense, par exemple, pour peu qu’on ait des comptes à rendre à quelqu’un ; par une grande frugalité, si l’on est son propre patron, et que l’inactivité vient plomber les revenus. Et quand le procrastinateur sort de sa transe, se met enfin au travail, c’est pour lui un tel exploit, parfois un tel déchirement, qu’il s’attendrait à ce qu’on accueille le fruit de son labeur à la hauteur de ses efforts, avec fanfare, parade et cotillons. Quelle qu’en soit la qualité réelle. Autant dire que la déception manque rarement d’être de mise.
Dans mon travail, Internet est mon meilleur ami. Il me documente, m’enrichit, me stimule, m’encourage même parfois, me donne de nouvelles idées et rafraîchit les anciennes. Mais Internet est mon pire ennemi. Il me distrait, m’enferme dans la procrastination même quand je souhaite en sortir, pire même, me récompense pour mes rêveries. Là où j’attendrais de lui qu’il m’encourage à développer mes projets, se souvienne de ces chantiers au long cours que j’ai entrepris pour m’en demander des nouvelles, il fait, la plupart du temps, exactement le contraire. Il me pousse à montrer des bribes séduisantes, des aperçus de mes rêveries, au lieu de me pousser à réaliser un vrai travail, long et fastidieux. Il m’offre des récompenses faciles et séduisantes, à condition que je reste facile et séduisant. Et surtout, que je ne reste pas trop longtemps sur le même sujet, parce que l’internaute se lasse vite.
Dans les phases extrêmes, il m’arrive même de procrastiner sur ma propre procrastination. De me promettre une journée de détente absolue, de rêverie éveillée, mais de m’imposer de finir auparavant certaines petites choses pour m’y enfoncer plus délicieusement encore après. Mais les petites choses s’enchaînent et me voilà arrivé au bout du temps disponible en réalisant que si je n’ai rien entrepris d’ambitieux, j’ai tout de même travaillé toute la journée. Au final, j’en arrive à me plaindre de ne plus avoir le temps de procrastiner. Je dois me programmer du temps pour la procrastination.
La procrastination serait-elle pour mon cerveau une façon de faire le tri dans tous ces projets ? Si je souffre de voir certains d’entre eux rester lettre morte, la vérité est que la plupart d’entre eux ne méritent pas plus que d’oiseuses rêveries. Si tel projet m’enthousiasme moins que des vidéos sur YouTube, ne serait-ce pas parce qu’une part de moi sait que même si je lui consacrais tout mon temps, tous mes efforts, le résultat resterait inéluctablement médiocre et inintéressant ? Et sans doute est-ce le lot de tous les artisans… Si je fouillais l’atelier d’un ébéniste, même le plus accompli, trouverais-je des bûches à peine entaillées, des planches découpées puis abandonnées, parce que l’artisan avait soudain réalisé qu’il n’en tirerait rien de bon, du moins rien d’aussi bon que ce qu’il était vraiment capable de faire ? Mais ces ébauches ne sont peut-être pas à considérer comme des échecs, plutôt comme des expériences, des tentatives, des exercices… Les embryons des futures réussites, l’entraînement nécessaire à la main de l’artiste pour que ses talents ne s’étiolent pas, pour qu’il ne se laisse pas gagner par la routine et l’habitude. Si c’est bien le cas, il me faut donc embrasser la procrastination, mais sans jamais la laisser m’étouffer…