Je n’ai pas envie d’être ici

Il pleut, dehors, un vrai temps de novembre. L’atelier mansardé, rempli de livres, de musique et de matériel de dessin, m’appelle langoureusement. Il y fait chaud, je pourrais me faire une tasse de café, finir cette linogravure en cours en écoutant la fin de la version audio de ce livre de Lovecraft, en regardant une série. Ou dessiner, écrire, travailler sur mes scénarios en souffrance. Je pourrais m’accorder même un petit congé, lancer un de ces jeux vidéos que j’ai acheté il y a des mois et pas encore essayé. Prendre des nouvelles d’amis trop éloignés. Chercher de nouvelles recettes sur Internet. Bouquiner. Rêver.
J’ai mieux à faire, tellement mieux, tellement d’autres choses à faire que d’être ici. De meilleurs endroits où être. Des personnes plus agréables à fréquenter. De choses à découvrir, à entreprendre, à conquérir avec mes enfants. Je supporterais même avec un plaisir relatif d’encaisser 35 heures hebdomadaires de travail aliénant (mais paradoxalement satisfaisant, parce qu’il me force à être productif) pour me poser le soir dans un cocon moëlleux, douillettement abrutissant, sans défis à relever ni questions difficiles à résoudre. Je n’ai pas envie d’être ici, dans ce monde précis, je n’ai pas envie d’être maintenant, je n’ai pas envie de devoir écrire ceci.
Mais il est temps d’admettre que je n’ai pas le choix. Je suis ici, bien que je n’en ai pas envie, sans savoir qui a choisi pour moi, à regarder triompher Trump et monter le FN, à entendre les cris indécents de la Manif Pour Tous, à lire les rapports des insultes racistes, des agressions policières et des discriminations banales, tristement banales, qui émaillent nos actualités quotidiennes. Je suis ici et je me force à prendre connaissance de tout ça, et à chercher les moyens d’agir. Pas simplement à discuter avec des amis, ou des connaissances dont je suis sûr que leurs opinions rejoignent les miennes, avec qui je pourrais m’indigner et pester contre l’Ennemi, puis retourner, la conscience rassasiée, à mon confortable coma. Mieux encore, je préférerais pouvoir me contenter de donner ma voix à un.e politique qui aurait mon assentiment, me lever deux fois tous les cinq ans, investir de mon pouvoir une personne dont je sais qu’ielle parlerait parfaitement à ma place. Mais —étrangement— je n’ai plus confiance en personne pour gouverner à ma place, quels que soient les promesses et les engagements. Les voix des candidats.e.s semblent me parvenir du fond des âges, déconnectées, désynchronisées d’un présent qu’ils méconnaissent et d’un futur qu’ils ne parviennent pas à imaginer. Parce qu’ielles appartiennent au passé, et que nous sommes le présent. Ielles parlent pour nous, alors que c’est notre tour de nous faire entendre. C’est le moment de percer la chrysalide, aussi désagréable que ça puisse être, de sortir de notre confort, de voir les choses désagréables, de parler aux personnes que nous méprisons, dont les idées nous semblent insupportables. Malgré les doutes, malgré le stress de nos vies, la surcharge que nous ressentons déjà, malgré le sentiment d’illégitimité et d’imposture que nous ressentons tous. Je ne lirai pas tous les romans, je ne jouerai pas à tous les jeux, je ne verrai pas tous les films. Parce que je suis, que je le veuille ou non, devenu un adulte, et que le monde a besoin que je le prenne en charge. Malgré le dégoût que l’idée peut m’inspirer, malgré la tristesse que cela peut provoquer en moi, la colère face à cette injustice, je dois prendre la place de mes parents. Bien entendu, je ne suis pas prêt à cela, je n’ai pas été préparé, bien au contraire, on a voulu me garder, nous garder tous, dans un état de perpétuelle enfance, braillant mon mécontentement et piétinant le monde et les autres pour assouvir mon désir.
Je ne suis pas prêt, nous ne sommes pas prêts, mais ce n’est pas parce que nous refusons d’être adultes que le monde deviendra un jardin d’enfants. Bien sûr que nous sommes plus heureux au chaud dans la matrice. Bien sûr que la politique est un monde froid, dur et agressif. Notre refus du monde, notre désaffection ne changera rien à l’affaire. La blague est toujours la même, et elle parvient à peine à adoucir l’amère vérité qu’elle véhicule :
— Je ne m’occupe pas de politique…
— C’est dommage, parce que la politique, elle, s’occupe de toi.
Nous avons grandi dans l’idée, dans l’illusion du progrès inéluctable. L’idée qu’on pouvait bien se reposer, enfin, que nous avons gagné toutes les guerres, abattu toutes les dictatures et dressé des défenses infranchissables que nous franchirons jamais les idéologies de haine.
Sauf que nous n’avons rien fait de tout ça.
Nos batailles commencent à peine, personne ne les livrera à notre place. Pas nos parents, pas nos enfants. Nos batailles commencent à peine, et peut-être ne trouverons-nous pas de repos avant la tombe. Mais notre erreur a toujours été de croire que le sens de la vie était dans le repos, et non dans la lutte.