Journal d’un imposteur — Pas comme il faut

L’art n’est pas l’usine. C’est une évidence. Presque une tautologie. Mais quand on s’engage dans une carrière artistique, on commence vite à parler de « production », et un nouveau rapport s’introduit : l’artiste (producteur.trice) doit fournir à son audience (consommateur.trice.s), une œuvre (produit) répondant à un certain nombre d’attentes en termes de qualité, quantité, fréquence. Ces considérations sont d’autant plus présentes si l’artiste s’engage dans des circuits alternatifs, en-dehors du système éditorial classique, et qu’il doit assumer tous les postes de travail (ou un grande partie d’entre eux) par lui-même. C’est ce que j’ai tenté de faire ces dernières années, et je n’ai pas échappé à cette contamination du vocable industriel. Je n’y voyais pas un problème en soi, simplement une preuve du sérieux de mon engagement. Je voulais donner de moi l’image d’un artiste/producteur sûr de lui, confiant, déterminé, persuadé de la justesse de sa démarche. Quelqu’un qui sait ce qu’il fait, met en place des protocoles, des procédés, s’engage sur des dates de livraisons, des modalités, des standards. Parce que je pensais que c’était une image acceptable en société, ce qu’on attendait de moi, ce que je devais être, ou du moins, paraître. Parce qu’il est plus facile d’évoluer dans le monde, de rassembler et de connecter, en s’affirmant sous cette façade. Cet écran de fumée.

Mais il est temps de déconstruire tout ça.

Je suis un profond bordel. Je suis inachevé. Je suis en perpétuel recommencement. Pourquoi ma façon de créer devrait-elle être différente ?
Je ne devrais pas avoir à faire semblant d’avoir un projet de carrière, un business plan, je ne suis pas un agent de la start up nation, je suis un agent du chaos. Je ne connais pas les recettes, les techniques de vente, je n’ai pas envie d’optimiser et de rentabiliser. Je ne veux pas être bankable. Je ne fais pas comme il faut, parce que je ne suis pas comme il faut. Et le masque de l’entrepreneur artistique, conquérant et innovant, devient trop lourd à porter. Je ne suis même pas un révolutionnaire, je n’ai pas de nouveau modèle à proposer, je n’ai que des coups de pieds dans la fourmilière, je n’ai que l’envie de démonter la machine et voir si on peut agencer les pièces différemment. Mais je ne saurais pas forcément en construire une nouvelle avec toutes ces vis et ces rouages.

Je n’ai pas l’esprit d’un chef d’entreprise, je n’ai pas l’esprit d’un comptable. J’en ai marre de dénombrer les ventes, les likes, les favs, les <3, les RT, les partages, les pings, les comms, les posts. Je n’ai pas besoin de votre argent en ce moment, je n’ai pas le cœur à vous en demander*, surtout quand d’autres artistes par contre sont dans des situations où votre soutien financier est crucial. Et si je ne compte plus, je n’ai plus de compte à rendre. Je peux montrer de l’inachevé, du bâclé, du peut-mieux-faire, du pas-tout-à-fait-satisfaisant. Je peux enfin sortir des tiroirs toutes ces œuvres quasiment achevées, qui attendaient une dernière relecture, un dernier peaufinage, parce que je les jugeais un peu en-dessous des critères de qualité que je voulais m’imposer. Je peux publier tel quel, reprendre plus tard, oublier, rater, revenir, abandonner. Je n’ai plus besoin de plan de comm’, de stratégie publicitaire, de réclame, de newsletter, de fil, de flux, de promo. Si vous aimez ce que je fais, vous savez où le trouver. Je n’ai pas à être vendeur, plaisant, consensuel, agréable, grand public. Je n’ai pas à me justifier, débattre, concéder, m’adapter. Pourquoi me fatiguerais-je à tenter de vous attirer si je ne sais pas combien vous êtes ? Je peux être libre. Et la simple idée d’être libre me fait réaliser à quel point je ne l’ai pas été jusqu’à aujourd’hui.

Je n’ai pas de fréquence, de rigueur, de régularité, de rythme. Je ne suis pas une horloge, je marche au son d’une centaine de tambours, mais pourquoi, pour qui devrait-il en être autrement ? Je regarde avec envie les braves ouvriers du crayon qui avancent à la sonnerie du clairon, tracent leur route sans dévier, pointent à l’heure sur leurs objectifs de planches, de livres, alignent les heures de travail, justifient leur emploi du temps. Moi, je patauge, me disperse, m’éparpille, culpabilise, jalouse, peste et perd encore plus de temps. Mais si je suis incapable de bosser à l’usine, pourquoi est-ce que je m’acharne à le faire ?

Je n’ai pas besoin de critiques, de revues de presse, de buzz, de bouche-à-oreille, de reconnaissance, de parrainages, de légitimité. Si je ne m’engage à rien, et ne vous demande aucun engagement, vous devenez facultatifs. Je n’ai plus besoin d’un public. Je n’ai plus à abdiquer ma souveraineté créative à votre jugement, fût-il bien intentionné, fût-il indulgent, fût-il éclairé. Je n’en nie pas la valeur, quand il en a, mais je reconnais finalement le poids qu’il fait peser sur mes épaules, le carcan dans lequel il m’emprisonne. Je suis une porte ouverte, une maison sans barrières, un chantier à jamais inachevé, et vous êtes simplement invité à devenir les spectateurs du bouillonnement permanent, du magma créatif qui me sert de cervelle, du paysage mouvant de mon œuvre.

Je ne sais pas ce que ça va donner. J’espère que ça me permettra d’avancer. Je n’exclue pas qu’il me faille un jour reculer, renoncer. Mais je n’ai pas à me soucier de l’issue de cette expérience, et en soi, c’est déjà une libération. Bienvenue à vous si vous suivez cette expérience. Sinon, au revoir, mais vous ne serez pas regretté.


*Que ce soit bien clair : JE n’ai pas besoin de votre argent EN CE MOMENT. Je ne parle qu’en mon nom, pour mon cas particulier. Ceci n’est pas un modèle économique, ni en aucune façon une incitation à croire que les artistes ne devraient pas être payés pour leur travail. LES ARTISTES DOIVENT ÊTRE RÉMUNÉRÉS POUR LEUR TRAVAIL. À titre personnel, dans le cadre d’une démarche plus psychologique que professionnelle, je souhaite simplement POUR L’INSTANT tenter de déconnecter ma production artistique des questions de rémunération. Mais dès que je trouverai une façon de gagner ma vie avec mes œuvres sans avoir l’impression de devenir un marchand de soupe, je mettrai ça en place. Et en attendant, les sous que vous ne me donnez pas, donnez-les à d’autres artistes.