Chroniques Autarciques .01 — L’Indépendance

N’en déplaise aux buveurs d’eau, les meilleures idées naissent le plus souvent autour d’une bière. Les exemples sont légion. C’est en trempant ses amples bacchantes dans une blonde bavaroise que Nietzche eut l’intuition de l’Éternel Retour. C’est après sa douzième Ale que Franklin s’engagea dans le pari stupide de faire du cerf-volant pendant un orage. Et nul doute que la bière blanche coulait à flots dans les années 30 à Munich où…

Attendez.

Ma généralisation était peut-être un peu rapide, je m’en excuse, mais je sais que les demi-mesures et les propos pondérés ne paient pas. Il faut être impérieux et flamboyant à notre époque, si on veut être visible. La bière ne génère sans doute pas que de bonnes idées, les supporters de foot sont là pour nous le prouver. Et à dire vrai, l’idée même dont je m’apprête à vous entretenir ne m’est pas apparue toute faite au moment de déguster une bière, dans une fulgurance intellectuelle nimbée de paillettes et de chérubins tatoués s’abîmant dans l’extase d’un riff de guitare électrique. Il est vrai toutefois que c’est au moment où mes lèvres touchèrent la mousse amère que cette idée prit finalement une forme qui me permit de la saisir consciemment. C’était une Primator double, une brute tchèque qui vous stupéfie plus radicalement que l’opium, épaisse comme la misère du monde et noire comme l’Anarchie. Je parle de la bière, bien sûr, pas de l’idée en elle-même —quoique je ne doute pas que le caractère de la première ait directement influencé la seconde, ou du moins lui ait donné une certaine coloration. Cette idée avait pris son temps pour cheminer en moi. Je crois que la graine en a toujours été enfouie quelque part, qu’inconsciemment, toutes mes décisions m’ont menées à elle. Arrivé aujourd’hui dans l’antichambre de la quarantaine, les morceaux du puzzle s’assemblent enfin. Mon chemin de vie —comme disent les connards du développement personnel— s’éclaira soudain de la douce lumière d’un million de lucioles représentant chacune un de mes choix passés, ou une foutaise comme ça. Mon esprit dressa rapidement une liste des décisions antérieures m’ayant inconsciemment mené ici. Oui, mon esprit aime les listes, elles lui donnent le sentiment que l’univers est soumis à une forme d’ordre (et parallèlement, quand lesdites listes comportent plus de trois items de la rubrique « boulot », une furieuse envie de retourner se coucher). La liste comportait quatre points essentiels :

  • Mon choix d’une profession s’exerçant en solitaire, et offrant l’opportunité de travailler à domicile ;
  • Mon emménagement dans un village isolé en montagne (pas ASSEZ isolé, bien sûr, je ne serai jamais ASSEZ isolé, dans la mesure où je considère que toute personne vivant à moins de cinquante mètres de chez moi doit être verbalisée pour délit d’existence) ;
  • La décision d’apprendre le langage des signes pour pouvoir faire croire aux gens que je rencontre que je suis sourd-muet ;
  • Et finalement la constitution, au fil des ans, d’une cellule familiale soudée, presque fusionnelle, une femme, deux enfants, deux chats. Ma petite cité-état, qui m’apporte largement ma dose nécessaire de contacts humains, parfois même un peu trop.

Tout ceci me mena donc à l’Idée, mettons-lui un « I » majuscule, ça la rendra plus impressionnante. L’Idée d’une tabula rasa, d’une nouvelle Genèse, d’une remise à zéro de tous les compteurs. Vous voyez le genre. L’occasion aussi de mettre en pratique un certain nombre de principes qui me turlupinent depuis longtemps, de corriger des problèmes et des injustices devenus intolérables. Ça faisait en effet un moment, plus ou moins depuis qu’on me demande de bosser pour subvenir à mes besoins, que je trouvais que la société devait changer, et que si on écoutait mes idées, qui sont les bonnes, le système tout entier pourrait connaître une ère de progrès jusqu’ici inespérés. Mais pour être honnête, j’avais la flemme d’entrer en politique. Pour faire passer les mesures que j’estime nécessaire, il me faudrait être au minimum président de la République, avec une majorité parlementaire et un Sénat à ma solde, sans compter une solide administration nationale et territoriale prête à me suivre dans l’aventure. L’autre option étant une armée privée, ce qui me permettrait de gagner du temps, mais implique de parler à des militaires, et il y a des limites aux compromis que je suis prêt à consentir. La meilleure façon de m’assurer de la puissance politique nécessaire, dans le strict respect du jeu démocratique, serait tout simplement d’éradiquer tous les cons, qui ne manqueraient pas de se mettre en travers de ma route. Mesure qui risquerait au passage de décimer les effectifs du parlement et de la fonction publique sus-cité, mais on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, sinon on appelle ça des œufs durs. L’énergie et le temps à dépenser pour parvenir à ce résultat m’avait toujours semblé totalement incompatible avec mon exigence tout-à-fait raisonnable d’obtenir tout, tout de suite. Sans compter qu’en grimpant chaque échelon du pouvoir, on laisse quelques plumes et quelques principes au passage, pour se retrouver au sommet aussi pourri que Sarkozy ou aussi traitre qu’Hollande, suivant notre point d’origine —à noter que quel que soit le côté de la barrière où l’on commence, on semble condamné à dériver à tribord. La solution alternative fut alors de réduire l’ampleur de mon ambition jusqu’à en arriver à un point où le pouvoir, l’autorité et la fidélité m’étaient déjà acquis. En gros, ma femme, mes enfants et mes chats (cf supra).

Pour être honnête, j’ai pas demandé leur avis à mes enfants. Ni à mes chats. Ma femme a dit : « Tout ce que tu veux, du moment que ça me fait pas du boulot en plus. » C’est probablement ce que j’arriverai à obtenir qui ressemblera le plus à un oui.

La décision étant prise, nous nous apprêtâmes donc à repartir sur des bases saines en déclarant sans plus attendre l’indépendance de notre petit bout de surface terrestre. N’étant tout de même pas un tyran, j’ai fait un rapide sondage auprès de mes enfants, vautrés là devant la télé, et j’ai rencontré un franc enthousiasme, même s’il n’est pas impossible qu’ils se fussent plutôt enflammés pour la victoire des Schtroumpfs contre Gargamel. Tant pis pour eux, ils ont qu’à être plus attentifs.

Je dois avouer que mes motivations n’étaient pas uniquement d’ordre politique ou social. J’avais à ce moment de ma vie un grand besoin de me réaffirmer en tant qu’individu, de redéfinir mes frontières. Le passage de l’état d’individu mono-cellulaire à celui de co-chef de famille avait en effet ébranlé ma forteresse mentale plus que je ne m’y étais attendu, et j’avais souffert de l’invasion de mon espace privé par les jouets en plastique, les copains de mes enfants et les parents de ces copains —qui pour une raison non encore élucidée, ont semblé croire que je m’intéressais à eux ou à leur progéniture.

Haut les cœurs, l’étendard est levé, debout, damnés de la terre, écoutons la voix de la Primator. J’ai dressé un pupitre de fortune dans le jardin et je me suis fendu d’un discours grandiose et pompeux, indispensable pour donner l’élan patriotique que méritait notre déclaration d’indépendance, m’interrompant seulement deux ou trois fois pour dire à ma fille d’arrêter de manger de la terre. C’était très émouvant, il y avait de vibrants appels à nos ancêtres, essentiellement pour leur dire d’arrêter d’appeler le dimanche à huit heures du matin, une évocation presque lacrymogène du glorieux futur qui s’offrait à nous, et une affirmation péremptoire de notre détermination à faire respecter nos frontières et notre culture par nos voisins français, ces cons d’étrangers. Et voilà.

Nous sommes libres.

Nous sommes indépendants.

Moi je dis, ça s’arrose.