Chroniques Autarciques .02 — L’Autonomie

Le premier item à l’ordre du jour —le premier item de tous mes ordres du jour—, c’est bien sûr la bouffe. Enfin, pardon, « assurer notre indépendance alimentaire ». C’est que j’ai une belle brochette d’estomacs à nourrir qui comptent sur leurs quatre repas quotidiens, sans compter les apéros, pré-apéros et autres collations disséminés sur la journée. Chacun avec ses goûts, ses exigences et surtout son caractère. Prenons-les du plus jeune au plus âgé, si vous le voulez bien.

Nous commencerons donc par la plus adorable et mignonne des petites filles, amatrice de rose et de paillettes, et doublée d’une fouteuse de bordel telle qu’on en a pas connu depuis Bonaparte. Donnez-lui un cheval et un canon, et elle fera à nouveau haïr la France par le reste de l’Europe pendant un siècle. Dans mes élans de tendresse, je la surnomme Cthulu. Son carburant habituel, ce sont les céréales au chocolats, la pâte à tartiner au chocolat, les nounours en guimauve enrobés de chocolat, le chocolat, et tout ce qui traîne par terre et ressemble plus ou moins à du chocolat. Elle consomme tout cela à moitié par la bouche, à moitié par voie cutanée, sous forme d’emplâtre facial.

Mon fils, de deux ans son aîné, est adorable, pour sa part. Il aime jouer à la dînette, dessiner, lire des livres, regarder des dessins animés qui parlent de princesses. C’est lui qui a achevé de me convertir à l’anarchisme, parce qu’il est doté d’un caractère de chiotte bouchée qui fait qu’il est quasiment impossible de le convaincre de faire autre chose que les activités précédemment citées. Ceci m’a conduit à choisir de l’éduquer en autogestion pour sauver mon honneur face à son absolue désobéissance. Jusqu’ici, tout le monde n’y a vu que du feu. Son petit nom, Ragnarok, finira peut-être par me trahir. Il consomme à peu près de tout, très vite, et sans jamais arrêter de parler. Imaginez un broyeur à branches dans lequel on a jeté un ghetto blaster allumé, vous aurez un tableau assez fidèle.

À eux deux, ils n’ont pas leur pareil pour mettre la maison à feu et à sang. Ils sont égoïstes, bruyants, gaspilleurs et imperméables à la raison. Tout les traits de l’humanité qui m’avaient poussé à la fuir, je les retrouve chez mes enfants. À ceci près qu’il me reste un espoir pour que mes rejetons ne s’arrêtent pas là et progressent un peu au-delà de ce stade. Intellectuellement, vu qu’ils dépassent déjà le niveau du téléspectateur TF1 lambda, je ne m’inquiète pas trop. Je sais que je devrais leur apprendre l’humilité, mais leur dire qu’ils ne sont pas meilleurs que les autres impliquerait de leur apprendre que tous les autres enfants de leur âge sont des demeurés. Et ça, je préfère qu’ils le découvrent par eux-mêmes.

Et puis il y a ma femme, dont je n’aurais pas grand-chose d’autre à dire qu’une liste interminable de compliments, dans la mesure où elle est la seule des trois à savoir lire. Ses prédilections culinaires vont à la bière, aux frites couvertes de mayo et à tout aliment abondamment couvert de sauce et rôti au barbecue, le tout, donc, consommé avec un extrême raffinement.

Quant à moi, j’ai déjà suffisamment couvert le sujet, je pense, pour que vous ayez saisi l’essentiel. Mes interactions avec le reste de la troupe sont une constante rigolade, une joyeuse montagne russe de dévotion totale et de récriminations pleurnichardes sous prétexte que je n’ai jamais de temps pour moi. Mais je travaille là-dessus, j’ai déjà appris à Ragnarok à allumer la télé tout seul. Je mange tout, tout le temps, beaucoup trop, avec un œuf par-dessus, et après je me ressers.

Toutes ces personnes, il va falloir les nourrir. J’en ai fait ma spécialité, ma joie, ma fierté, et ma source principale de récriminations pleurnichardes (cf supra).

Je réalise un calcul sommaire. Au fil des années, j’ai développé un système simple pour estimer les besoins alimentaires du foyer. Je prévoie en termes de légumes une courgette (une courgette de taille moyenne, hein) par personne et par repas. Les autres légumes sont donc évalués, en fonction de leur taille, dans une unité que j’ai baptisé le « Légume Équivalent Courgette ». C’est un moyen très simple pour les aubergines, par exemple, qui valent en général 1,3 LEC, tandis qu’un concombre vaut 2 LEC. Pour les protéines, on est dans la mesure de la paume : un machin protéiné de la taille de la paume de la main par personne et par jour. 2,5 fruits par personne et par jour en moyenne. 52 semaines par an, soit 21 repas par semaine pour 4 personnes (disons 3, ou 3,5 si les enfants ont de l’appétit), ce qui nous fait 1092 LEC, 721 VEP ( Viande Équivalent Paume, vous suivez ?) sans compter les céréales et légumineuses dont il faudra prévoir les 1638 FEGUGPCC (Féculent Équivalent Genre Une Grosse Poignée Comme Ça). En reprenant le bilan de la production du jardin l’année dernière, je vois : une botte de radis, 1,5 kg de patates et une douzaine de tomates cerise.

C’est pas ma faute. C’est à cause des limaces. Les limaces ont dévasté les cultures (en termes de rendement, on ferait mieux de bouffer directement les limaces).

Ce n’est pas le seul problème. Notre production de fromage est toujours à zéro. La balance extérieure du Jack Daniel’s est en négatif d’un litre par mois. C’est un coup dur pour mon projet. La mort dans l’âme, je me vois obligé de créer sur le champ un ministère du commerce extérieur chargé de rétablir les importations avec la France voisine. Note pour le ministre : penser à leur racheter des bières.

L’adoption d’un régime strictement Vegan pourrait peut-être nous aider dans la voie de l’indépendance, mais j’ai peur que le défilé incessant de charrettes de foin sur ma propriété n’éveille l’attention.

Ok, c’est un coup bas, je le reconnais, une plaisanterie de mauvais goût. Mais nous autres, pauvre minorité de carnivores opprimés, ne pouvons-nous quelque fois recourir à l’humour pour soulager notre misère, alors que nous sommes pourchassés par la police de l’assiette jusque dans nos boucheries les plus reculées ? Tandis qu’on nous culpabilise à grand coups de souffrances animales et de disparition des ressources, rendant amers à nos papilles la moindre côté de bœuf sous prétexte que l’animal a été nourri à la chair de chômeur (qui y trouvent pourtant enfin une utilité) ? Redressons l’échine, amis amateurs de viande. Affirmons fièrement notre goût des morceaux de cadavres bien assaisonnés et ne laissons plus le hideux végétarien nous dicter sa loi !

Je plaisante, bien sûr. Je suis déjà à moitié végétarien, je ne me sers qu’une fois de la viande.

Non, stop, assez de blagues carnées. Seul le régime végétarien, en toute rationalité, peut encore sauver l’espèce humaine de l’annihilation par manque de ressources alimentaires ou caillot cholestérolien massif. Si tant est qu’il faille vraiment tenter de sauver l’humanité, bien sûr. Certains m’opposeront d’ailleurs cet argument : foutus pour foutus, autant partir en beauté, dans la joie et les lardons. Mais pour aller au bout de cette idée, je leur recommande plutôt un délice mis au point par les plus grands épicuriens de la planète : el Ecstasio. Un corona des meilleures feuilles de la Havane, imbibé d’un rhum vieux aux délicats parfums de cacao et de vanille, et ingénieusement doté d’une balle de .357 à pointe creuse placée de telle façon qu’une fois le cigare entre vos lèvres, elle pointe directement vers votre cervelet. 7 minutes (oui, le rhum accèlère un peu la combustion, suivez un peu) d’extase neurologique et gustative, et la garantie de ne jamais avoir malgré ça à se coltiner les petits tracas inhérents au cancer de la gorge. La meilleure façon de partir en feu d’artifice, sans laisser trop de travail derrière à Mère Nature qui viendra faire le ménage. Parce que si vous vous imaginez qu’elle s’arrêtera ne serait-ce qu’une seconde pour pleurer notre espèce, une fois que nous aurons réussi à nous faire crever conjointement de faim, de soif, et de diverses perturbations endrochrinales toutes plus funkys les unes que les autres, vous vous trompez dans les grandes lignes. Nos cendres iront directement sous le tapis, et elle passera tranquille à autre chose.

Bref, revenons-en à nos bourgeons. Notre jardin ne produit pas assez pour nous nourrir, mais le temps qui lui est consacré est mal mis à profit. C’est la faute à Henri de Nabotin.

Vous ne connaissez pas Henri de Nabotin ? C’est un aristocrate normand du 16eme siècle, dont la famille était fameuse pour ne produire que des individus de moins d’un mètre cinquante. Le village voisin de leur domaine produit d’ailleurs encore à ce jour une spécialité de petit gâteau au caramel appelé le Nabot. Henri avait hérité, en plus du titre de comte de Nabotin et des terres fertiles de ses ancêtres, d’un jardinier scandinave approchant les deux mètres. Mais, ayant surpris sa femme à regarder avec un peu trop d’insistance le viking à la main verte, il conçut contre lui une grande rancœur. Pour l’embêter dans ses travaux de tonte des pelouses seigneuriales, il inventa le pommier en demi-tige et lui somma d’en planter partout autour du château. L’idée s’est répandue, traversant l’espace et le temps pour venir contaminer les connards qui occupaient ma maison avant moi, et qui ont planté ces saloperies d’arbres pour Schtroumpfs dans mon jardin. Alors s’il est vrai que ce format d’arbre permet aux rase-pâquerettes de participer à la cueillette, pour les jardiniers suédois auxquels ma taille m’apparentent plus, c’est une vraie plaie et une perte de temps considérable dans l’entretien de la pelouse, temps qui n’est donc pas consacré à faire fructifier le potager.

Il est vrai que je me cherche de bonnes excuses. Je devrais peut-être simplement y passer plus de temps. Après tout, c’est pas comme si ça allait mettre à mal ma carrière artistique. Au stade de notoriété où j’en suis, il ne me resterait que trois solutions pour espérer que mon œuvre soit remarquée : 1. Coucher avec une célébrité (mais il me semble que c’est beaucoup plus simple à accomplir quand on en est une soi-même, ce qui enlève de fait tout intérêt à la manœuvre) 2. Tout foutre en l’air et recommencer sous un nouveau nom, en évitant de commettre les mêmes erreurs de parcours (du genre, envoyer chier les cons et refuser de lécher des culs à s’en choper une tendinite linguale) et 3. Mourir (faisant plaisir aux cons précédemment cités et fournissant l’occasion aux gens que j’ai frustré d’une léchouille rectale de clamer au monde à quel point nous étions des amis proches). Certains proposeraient aussi pour accéder au renom de hanter les réseaux sociaux en ululant leur désarroi face au mépris de la plèbe à leur égard, mais le créneau de l’artiste maudit 2.0 me semble quant à moi déjà bien saturé. Et oui, tout ça pour la gloire, l’artiste ne recherche que la gloire, la célébrité, la reconnaissance, pour la simple raison que personne n’a envie de lui donner du fric, il faut bien occuper ses journées quand on n’a pas un vrai travail. Ou alors, il devrait aller faire pousser des carottes, mais l’artiste est aussi notoirement feignant.

Il reste toutefois un dernier espoir pour me libérer des relations commerciales aliénantes avec la France. J’ai envoyé des demandes d’aide alimentaire à toutes les ONG. Vu la faiblesse de ma requête et la facilité d’accès dont jouit notre petit pays, un geste en notre direction ne leur coûterait guère et représenterait pour eux une victoire facile. J’espère donc une livraison rapide.

Pourvu qu’ils n’oublient pas les bières.