journal d’un imposteur

Journal d’un imposteur — Pas comme il faut

L’art n’est pas l’usine. C’est une évidence. Presque une tautologie. Mais quand on s’engage dans une carrière artistique, on commence vite à parler de « production », et un nouveau rapport s’introduit : l’artiste (producteur.trice) doit fournir à son audience (consommateur.trice.s), une œuvre (produit) répondant à un certain nombre d’attentes en termes de qualité, quantité, fréquence. Ces considérations sont d’autant plus présentes si l’artiste s’engage dans des circuits alternatifs, en-dehors du système éditorial classique, et qu’il doit assumer tous les postes de travail (ou un grande partie d’entre eux) par lui-même. C’est ce que j’ai tenté de faire ces dernières années, et je n’ai pas échappé à cette contamination du vocable industriel. Je n’y voyais pas un problème en soi, simplement une preuve du sérieux de mon engagement. Je voulais donner de moi l’image d’un artiste/producteur sûr de lui, confiant, déterminé, persuadé de la justesse de sa démarche. Quelqu’un qui sait ce qu’il fait, met en place des protocoles, des procédés, s’engage sur des dates de livraisons, des modalités, des standards. Parce que je pensais que c’était une image acceptable en société, ce qu’on attendait de moi, ce que je devais être, ou du moins, paraître. Parce qu’il est plus facile d’évoluer dans le monde, de rassembler et de connecter, en s’affirmant sous cette façade. Cet écran de fumée.
Mais il est temps de déconstruire tout ça.
Je suis un profond bordel. Je suis inachevé. Je suis en perpétuel recommencement. Pourquoi ma façon de créer devrait-elle être différente ?
Je ne devrais pas avoir à faire semblant d’avoir un projet de carrière, un business plan, je ne suis pas un agent de la start up nation, je suis un agent du chaos. Je ne connais pas les recettes, les techniques de vente, je n’ai pas envie d’optimiser et de rentabiliser. Je ne veux pas être bankable. Je ne fais pas comme il faut, parce que je ne suis pas comme il faut. Et le masque de l’entrepreneur artistique, conquérant et innovant, devient trop lourd à porter. Je ne suis même pas un révolutionnaire, je n’ai pas de nouveau modèle à proposer, je n’ai que des coups de pieds dans la fourmilière, je n’ai que l’envie de démonter la machine et voir si on peut agencer les pièces différemment. Mais je ne saurais pas forcément en construire une nouvelle avec toutes ces vis et ces rouages.
Je n’ai pas l’esprit d’un chef d’entreprise, je n’ai pas l’esprit d’un comptable. J’en ai marre de dénombrer les ventes, les likes, les favs, les <3, les RT, les partages, les pings, les comms, les posts. Je n’ai pas besoin de votre argent en ce moment, je n’ai pas le cœur à vous en demander*, surtout quand d’autres artistes par contre sont dans des situations où votre soutien financier est crucial. Et si je ne compte plus, je n’ai plus de compte à rendre. Je peux montrer de l’inachevé, du bâclé, du peut-mieux-faire, du pas-tout-à-fait-satisfaisant. Je peux enfin sortir des tiroirs toutes ces œuvres quasiment achevées, qui attendaient une dernière relecture, un dernier peaufinage, parce que je les jugeais un peu en-dessous des critères de qualité que je voulais m’imposer. Je peux publier tel quel, reprendre plus tard, oublier, rater, revenir, abandonner. Je n’ai plus besoin de plan de comm’, de stratégie publicitaire, de réclame, de newsletter, de fil, de flux, de promo. Si vous aimez ce que je fais, vous savez où le trouver. Je n’ai pas à être vendeur, plaisant, consensuel, agréable, grand public. Je n’ai pas à me justifier, débattre, concéder, m’adapter. Pourquoi me fatiguerais-je à tenter de vous attirer si je ne sais pas combien vous êtes ? Je peux être libre. Et la simple idée d’être libre me fait réaliser à quel point je ne l’ai pas été jusqu’à aujourd’hui.
Je n’ai pas de fréquence, de rigueur, de régularité, de rythme. Je ne suis pas une horloge, je marche au son d’une centaine de tambours, mais pourquoi, pour qui devrait-il en être autrement ? Je regarde avec envie les braves ouvriers du crayon qui avancent à la sonnerie du clairon, tracent leur route sans dévier, pointent à l’heure sur leurs objectifs de planches, de livres, alignent les heures de travail, justifient leur emploi du temps. Moi, je patauge, me disperse, m’éparpille, culpabilise, jalouse, peste et perd encore plus de temps. Mais si je suis incapable de bosser à l’usine, pourquoi est-ce que je m’acharne à le faire ?
Je n’ai pas besoin de critiques, de revues de presse, de buzz, de bouche-à-oreille, de reconnaissance, de parrainages, de légitimité. Si je ne m’engage à rien, et ne vous demande aucun engagement, vous devenez facultatifs. Je n’ai plus besoin d’un public. Je n’ai plus à abdiquer ma souveraineté créative à votre jugement, fût-il bien intentionné, fût-il indulgent, fût-il éclairé. Je n’en nie pas la valeur, quand il en a, mais je reconnais finalement le poids qu’il fait peser sur mes épaules, le carcan dans lequel il m’emprisonne. Je suis une porte ouverte, une maison sans barrières, un chantier à jamais inachevé, et vous êtes simplement invité à devenir les spectateurs du bouillonnement permanent, du magma créatif qui me sert de cervelle, du paysage mouvant de mon œuvre.
Je ne sais pas ce que ça va donner. J’espère que ça me permettra d’avancer. Je n’exclue pas qu’il me faille un jour reculer, renoncer. Mais je n’ai pas à me soucier de l’issue de cette expérience, et en soi, c’est déjà une libération. Bienvenue à vous si vous suivez cette expérience. Sinon, au revoir, mais vous ne serez pas regretté.


*Que ce soit bien clair : JE n’ai pas besoin de votre argent EN CE MOMENT. Je ne parle qu’en mon nom, pour mon cas particulier. Ceci n’est pas un modèle économique, ni en aucune façon une incitation à croire que les artistes ne devraient pas être payés pour leur travail. LES ARTISTES DOIVENT ÊTRE RÉMUNÉRÉS POUR LEUR TRAVAIL. À titre personnel, dans le cadre d’une démarche plus psychologique que professionnelle, je souhaite simplement POUR L’INSTANT tenter de déconnecter ma production artistique des questions de rémunération. Mais dès que je trouverai une façon de gagner ma vie avec mes œuvres sans avoir l’impression de devenir un marchand de soupe, je mettrai ça en place. Et en attendant, les sous que vous ne me donnez pas, donnez-les à d’autres artistes.

Journal d’un imposteur — Procrastiner

J’ai commencé à écrire mon premier livre à l’école primaire, je ne sais plus exactement à quel âge. J’étais déjà un lecteur vorace, et il me semblait tout naturel de produire à mon tour des livres, de donner une forme tangible et transmissible aux histoires que j’inventais dans mes jeux solitaires. Je me souviens très distinctement de ce récit, qui prenait la forme d’un roman illustré. J’avais fait de mes peluches ses héros, ou du moins ses personnages, et j’avais l’intention de leur faire vivre par la suite des aventures innombrables. Ce premier volume les voyait participer à une course automobile, pour laquelle ils mettaient au point une voiture équipée d’astucieux gadgets qui leur garantiraient la victoire. On ne saura jamais si leur plan fut victorieux, puisque que le livre resta inachevé. Tout comme cet ambitieux essai entrepris l’année suivante pour tenter de comprendre la peur des araignées. Ou la suite du Dark Knight de Frank Miller envisagée quand j’avais onze ans, les strips racontant les aventures de Constipated Duck, le pseudo-manga racontant les luttes de bandes de motards dans un monde post-apocalyptique, ou Trompe-le-Vide, BD inventée au fur et à mesure de sa réalisation à partir de tirages aléatoires, et tant d’autres romans, jeux, dessins, dont les ébauches remplissent carnets et classeurs, peuplant les étagères de mon atelier, comme une armée de zombies grattant à la porte de ma conscience.
« Je n’ai pas le temps de tout faire », telle est ma litanie. Et les envies, les idées, les esquisses s’accumulent, s’engouffrent dans l’entonnoir de mon planning, et peu d’œuvres finies ressortent du côté étroit. Parce que je n’ai pas le temps de tout faire. Mais la vérité est un peu différente, un peu moins glorieuse, parce que je ne consacre en réalité pas tout mon temps disponible à travailler sur ces projets. Le mot est à la mode, mais il a sa place ici : je procrastine.
C’est un peu glander, oui. Paresser, feignasser, se les rouler… Mais c’est plus que ça. Ce n’est pas forcément le signe d’une paresse ou d’un manque d’énergie. Ce n’est pas refuser de faire, c’est se promettre de faire demain, pour laisser encore un peu plus longtemps l’œuvre dans les limbes de l’imagination. Procrastiner, c’est préférer un idéal rêvé à une réalité souvent décevante. Tant que le projet est à l’état d’esquisse, il est plein de potentialités, d’opportunités, de possibilités. Mais sa réalisation va impliquer des choix, des éliminations, il faudra fermer des portes, choisir des options, et par définition, fermer à tout jamais certains chemins dont la destination restera à jamais inconnue. Tant que je procrastine, je parcoure tous les chemins à la fois, je m’approprie l’univers entier, au lieu de me contenter de monter dans le train d’un récit qui suivra ses rails, ne découvrant du paysage que ce que l’on peut voir par ses fenêtres.
Dans l’exploration sans limite de l’univers de mon imagination, la procrastination me permet aussi de me fixer de nouveau défis, d’envisager des choses hors de portée de mes capacités, d’explorer, de tester mes limites. Dans la procrastination, je peux créer mieux que dans la réalité. Ce n’est pas du travail, mais ce n’est pas pour autant reposant. Ce n’est pas de l’ennui. C’est une véritable activité, qui consiste à se maintenir en permanence occupé, sans réellement rien faire qui puisse être considéré comme du travail, pour tenir ce dernier à distance. Mais ça ne veut pas dire non plus que j’y suis pleinement improductif. Flâner, bouquiner, bricoler, résoudre de menus problèmes, discuter sur des sujets graves ou légers, lire les articles que la marée des réseaux sociaux dépose sur la plage, irrigue les champs fertiles de mon esprit, amène de nouvelles idées, de nouveaux matériaux, parfois de nouveaux projets, qui viennent grossir la file d’attente, et qui sont les enfants naturels de la procrastination. Qui viendront sans doute grossir les rangs des mort-vivants qui encerclent mon bureau. Ou se contenteront d’élargir encore un peu les horizons du monde de mon imaginaire, me donneront de nouvelles voies à explorer dans mes prochaines procrastinations. Je pourrais vivre éternellement dans cette rêverie, peut-être, mais je ne peux pas la partager, réellement, sans la dénaturer, et à un moment ou un autre, il me faut choisir un train, monter à bord et mener le voyage à son terme.
Qu’on ne s’y trompe pas, la procrastination demande plus de rigueur morale qu’on pourrait le croire. Et je ne dis pas ça pour en faire l’apologie, ou me trouver des excuses. La pression sociale est de plus en plus lourde sur les procrastineurs, souvent assimilés à des oisifs, voire des assistés, éléments improductifs et donc considérés comme nocifs. Même dans le milieu artistique, où les lecteurs/spectateurs attendant des créateurs un suivi presque en temps direct de leurs travaux, un regard par-dessus l’épaule sur la table de travail, et où une absence trop prolongée se mue rapidement en chute dans les oubliettes. Procrastiner implique donc aussi de savoir compenser ces périodes d’improductivité : par des phases de productivité intense, par exemple, pour peu qu’on ait des comptes à rendre à quelqu’un ; par une grande frugalité, si l’on est son propre patron, et que l’inactivité vient plomber les revenus. Et quand le procrastinateur sort de sa transe, se met enfin au travail, c’est pour lui un tel exploit, parfois un tel déchirement, qu’il s’attendrait à ce qu’on accueille le fruit de son labeur à la hauteur de ses efforts, avec fanfare, parade et cotillons. Quelle qu’en soit la qualité réelle. Autant dire que la déception manque rarement d’être de mise.
Dans mon travail, Internet est mon meilleur ami. Il me documente, m’enrichit, me stimule, m’encourage même parfois, me donne de nouvelles idées et rafraîchit les anciennes. Mais Internet est mon pire ennemi. Il me distrait, m’enferme dans la procrastination même quand je souhaite en sortir, pire même, me récompense pour mes rêveries. Là où j’attendrais de lui qu’il m’encourage à développer mes projets, se souvienne de ces chantiers au long cours que j’ai entrepris pour m’en demander des nouvelles, il fait, la plupart du temps, exactement le contraire. Il me pousse à montrer des bribes séduisantes, des aperçus de mes rêveries, au lieu de me pousser à réaliser un vrai travail, long et fastidieux. Il m’offre des récompenses faciles et séduisantes, à condition que je reste facile et séduisant. Et surtout, que je ne reste pas trop longtemps sur le même sujet, parce que l’internaute se lasse vite.
Dans les phases extrêmes, il m’arrive même de procrastiner sur ma propre procrastination. De me promettre une journée de détente absolue, de rêverie éveillée, mais de m’imposer de finir auparavant certaines petites choses pour m’y enfoncer plus délicieusement encore après. Mais les petites choses s’enchaînent et me voilà arrivé au bout du temps disponible en réalisant que si je n’ai rien entrepris d’ambitieux, j’ai tout de même travaillé toute la journée. Au final, j’en arrive à me plaindre de ne plus avoir le temps de procrastiner. Je dois me programmer du temps pour la procrastination.
La procrastination serait-elle pour mon cerveau une façon de faire le tri dans tous ces projets ? Si je souffre de voir certains d’entre eux rester lettre morte, la vérité est que la plupart d’entre eux ne méritent pas plus que d’oiseuses rêveries. Si tel projet m’enthousiasme moins que des vidéos sur YouTube, ne serait-ce pas parce qu’une part de moi sait que même si je lui consacrais tout mon temps, tous mes efforts, le résultat resterait inéluctablement médiocre et inintéressant ? Et sans doute est-ce le lot de tous les artisans… Si je fouillais l’atelier d’un ébéniste, même le plus accompli, trouverais-je des bûches à peine entaillées, des planches découpées puis abandonnées, parce que l’artisan avait soudain réalisé qu’il n’en tirerait rien de bon, du moins rien d’aussi bon que ce qu’il était vraiment capable de faire ? Mais ces ébauches ne sont peut-être pas à considérer comme des échecs, plutôt comme des expériences, des tentatives, des exercices… Les embryons des futures réussites, l’entraînement nécessaire à la main de l’artiste pour que ses talents ne s’étiolent pas, pour qu’il ne se laisse pas gagner par la routine et l’habitude. Si c’est bien le cas, il me faut donc embrasser la procrastination, mais sans jamais la laisser m’étouffer…

Journal d’un imposteur — L’enfant sauvage

Nous avons tous nos livres préférés. Ceux que nous citons en premier quand on nous demande des recommandations de lecture, ceux dont nous connaissons l’intrigue et parfois des extraits par cœur, dont les personnages et les décors nous sont aussi, sinon plus, familiers que ceux de notre propre vie. Et ces livres en disent long, généralement, sur nos goûts, nos ambitions, nos désirs. Ils livrent bien souvent un juste éclairage sur celui que nous souhaitons être, notre modèle à suivre, notre idéal. Ainsi je me considère depuis l’adolescence comme un Cyrano. Ma vie est remplie de « je me les sers moi-même avec assez de verve », de « ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul », et autres « c’est un peu court, jeune homme ».

Mais il est d’autres livres que nous aimons plus secrètement, dans la pénombre de notre inconscient, et qui en disent bien plus sur celui que nous fûmes, sur la forme dans laquelle notre histoire de vie a forgé notre âme, celui que nous fûmes et dans notre cœur le plus sombre, sommes encore. Des livres qui ne sont pas forcément ceux que nous avons le plus lu, dont nous ne pourrions citer la moindre phrase, mais qui nous hantent.

Parmi ces fantômes qui traînent leurs chaînes dans le manoir de mon crâne, il y a L’Enfant et la Rivière, de Henri Bosco, Sa Majesté des Mouches, de William Golding, et Le Baron perché, d’Italo Calvino. Si je pense souvent à ces livres, j’y pense rarement simultanément, et il m’aura fallu toutes ces années pour prendre conscience de la logique qui les unit. Il n’est pas rare que la vérité la plus difficile à voir soit celle de son propre cœur. Ce lien qui s’est fait spontanément dans mon esprit, sans que je l’ai recherché, et qui unit l’aventurier de Bosco, les naufragés de Golding et le rebelle de Calvino, c’est le mythe de l’enfant sauvage. Un mythe qui m’est apparu soudain comme une évidence, la colonne vertébrale de mon existence.

Je n’ai bien entendu pas été élevé par les loups, mais ma difficulté à créer des liens avec mes voisins humains a créé un environnement à peine moins hostile que la jungle de Mowgli.  Je n’avais pas vraiment de liens avec mes frères, qui menaient leur vie propre. De rares amis, dont la présence ne me semblait pas toujours indispensable. Les autres enfants, quand je tentais d’interagir avec eux, étaient souvent blessants. Les adultes m’effrayaient, me semblaient étranges, brutaux et maladroits, en un mot, dangereux. Mes parents me consacraient peu de temps, non par méchanceté ou négligence, mais parce que c’était ainsi que les choses se faisaient alors, surtout pour un troisième enfant, surtout quand celui-ci recherchait plus volontiers la compagnie de ses livres et de ses crayons. Il faut dire que mes goûts, mes envies, mes désirs, suscitaient volontiers, de toute part, la moquerie, l’humiliation, l’incompréhension. Je vivais mes plus grands plaisirs en solitaire, caché, camouflant par la suite les traces de mes festins, fussent-ils alimentaires ou intellectuels. Le monde était une jungle, et je ne trouvais la sécurité qu’au plus profond de mon terrier.

Dans mes livres, par contre, l’aventurier de Bosco me montrait qu’un enfant pouvait défier les limites que les adultes lui posaient, rejoindre la nature, où nul regard ne se poserait sur lui, et vivre de ses propres ressources. Mais, à ma grande déception, il devait finalement revenir vers les adultes, vers la raison et la norme. Son aventure n’était que fugace. Les naufragés de Golding mettaient sur pied leur propre société, exploraient leur désirs et pulsions les plus sombres en se débarrassant des oripeaux de la bonne morale. Je ne pardonnais toutefois pas, et jusqu’à aujourd’hui, le jugement négatif de l’auteur sur ces enfants, et la conclusion bien-pensante et pusillanime qu’il apporta à leur aventure. Adulte, lorsque je lus enfin Le Baron Perché, j’y trouvais enfin l’apothéose du mythe, le paroxysme du modèle de l’enfant sauvage. La révolte séminale, la fuite loin des convenances et des apparences, la difficile mise en place d’une quasi-autarcie, la communion avec la nature, doublée d’un enrichissement culturel et d’un apprentissage par le biais uniquement des livres, sans la main lourde et le jugement d’un précepteur autre que celui qu’on accepte de se donner, le développement d’une morale supérieure, idiosyncrasique, et surtout, surtout, un dénouement poétique, la merveilleuse pirouette d’un récit réaliste qui refuse de se laisser ramener à la réalité, qui inscrit de fait son protagoniste dans la légende en lui conférant le statut d’une pleine incarnation de la Liberté.

Il a fallu ce livre pour que je prenne conscience de la pleine portée du mythe de l’enfant sauvage, de ce qu’il porte de positif, d’exaltant et d’inspirant. Je n’y ai longtemps vu que le récit d’une lutte contre l’hostilité de l’environnement, une recommandation à vivre caché, souterrain, et à ne sortir qu’armé de sa plus épaisse carapace. Mon idéal de vie, mon idéal de travail à toujours été de m’isoler, de couper tout lien, toute communication, pour produire librement, derrière des rideaux baissés, sous un casque à la musique forte, entre les couvertures opaques de mes carnets. Même dans les produits qui en résultaient, ce qui venait de moi, réellement, profondément, devait être masqué, camouflé, déguisé, avant d’être offert aux yeux de la multitude. Parler de moi, explicitement, était comme offrir mes chairs tendres aux prédateurs. Le lecteur, qu’il me connaisse ou non, famille ou ami, allait forcément saisir l’occasion, non pour mieux me comprendre et m’aider à me remettre sur mes pattes, mais pour planter ses crocs dans mon flanc.

Mais aujourd’hui, me cacher au fond du terrier est un luxe que je peux difficilement m’offrir. Le choix de faire mon métier de la création m’oblige à communiquer, à montrer, et la nécessité de nourrir mes œuvres me pousse à me dévoiler de plus en plus. Le sentiment de vulnérabitlité, la peur du risque que je prends en m’aventurant à découvert m’accompagnent à tout moment, mais je ne veux plus les fuir. Peut-être me faudra-t-il devenir un prédateur plutôt qu’une proie. J’ai tenté de dissimuler pendant ces années mes bizarreries, mes secrets honteux, loin sous la terre, pour pouvoir évoluer dans le troupeau et y bénéficier d’une relative sécurité, au prix d’un ennui parfois écrasant. S’il est temps pour moi de les dévoiler et de les arborer avec fierté, d’y puiser ma force au lieu d’en faire ma faiblesse, oui, sans doute, je devrai être le tigre plutôt que la chèvre. On pardonne beaucoup plus de choses à celui qui porte des crocs.

Journal d’un imposteur — Le bouillon

Ce ne sont pas les métaphores qui manquent pour tenter d’expliquer la démarche d’un artiste. Il faut dire qu’il y a quelque chose de mystérieux dans tout ça, dans cette étrange machine qui, à partir de cette fugace étincelle qu’est l’idée, turbine, pistonne, malaxe et baratte dans ses tuyaux secrets, pour produire une œuvre, grandiose, flamboyante, douce ou pénétrante. Hélas, la mécanique se révèle souvent nettement moins mystérieuse et glamour une fois qu’on soulève le capot. La machine à nu dévoile ses rouages et ses pistons, encrassés de cambouis, fatigués par l’usage, bricolés, rafistolés, pas toujours sûrs de leur propre utilité.

Pendant longtemps, j’ai voulu éviter cette métaphore industrielle pour tenter de m’expliquer mon propre processus par une image plus romantique. En l’occurrence, en faisant le parallèle avec mon autre activité préférée, la cuisine. Voilà à peu près ce que je me disais : je crée comme on fait de la soupe. Ce n’est pas le plat le plus glorieux, mais c’est sans doute un des plus universels, des plus injustement méprisés, et qui laisse encore place, malgré son apparente familiarité, la place à la créativité et à la surprise. Je m’appuie donc sur des recettes connues, des traditions familiales, glane des ingrédients ici et la, goûte chez les autres, emprunte une épice ici, une herbe là. Je surveille de près la cuisson, respectant chaque ingrédient et son mariage aux autres, expérimente parfois, la peur au ventre, et puis j’essaye de mixer tout ça pour en faire une soupe homogène. Bien sûr, je souhaite aussi qu’elle soit savoureuse, surprenante, réconfortante, tout dépend de la recette, mais la douceur et la finesse de sa texture me semble toujours être le gage de sa réussite. C’est là que les choses tournent mal : peu importe le temps que je passe à mixer, j’ai toujours le sentiment qu’il reste des morceaux, que le velouté tourne au bouillon, que les saveurs volées, empruntées, remontent à mes narines en trahissant leurs origines, et que mes goûteurs vont les identifier, les dissocier, en reconnaître la provenance, et me reprocher ce pillage. Crier à l’imposteur, au plagiaire, au faussaire.

J’essaye parfois de me rassurer en me disant que mes convives ne seront pas si délicats, si sophistiqués, ou simplement si critiques. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Je dresse la table, sers la soupe en fermant les yeux et prie pour le mieux. Peu importe ce que les dîneurs pensent réellement : dans ma cuisine, je suis seul avec l’idée que je me fais d’eux. Quand ils passent à table, il est déjà trop tard pour changer la recette.

Pourquoi cette exigence —réelle ou fantasmée— de faire une soupe à chaque fois inédite et nouvelle, à base d’ingrédients jusque là inconnus ? Attend-t-on vraiment de moi d’être nouveau, unique, quand je me sens écrasé par le poids de mes prédécesseurs, de mes influences, quand je crée au coude-à-coude avec mes confrères, collègues, tout en regardant d’un œil inquiet une nouvelle génération combler rapidement la distance qui nous sépare ? Aussi seul je sois dans mon atelier, je ne suis jamais vraiment solitaire, et une foule se bouscule autour de ma table de travail. Mes maîtres et mes partenaires, bien réels, mes concurrents imaginaires, mes disciples rêvés, mon public virtuel, peuplent mon crâne jusqu’à parfois se mettre en travers de la création elle-même. Mais à part moi-même, qui se soucie vraiment de ce que contient la soupe ? Quand je goûte celle des autres, elle semble toujours parfaitement lisse et onctueuse. Mais peut-être que les autres cuisiniers tremblent eux aussi, parce qu’ils savent ce qu’elle contient, et qu’un jour, un critique aux papilles plus aiguisées que les autres viendra les démasquer.

J’ai longtemps pensé à la création de cette façon, fastidieuse, minutieuse, éternellement insatisfaisante et perfectible, mais je réalise de plus en plus que cela me paralyse. La peur de voir mon travail laborieux et méticuleux soudain mis au jour, le sentiment d’un effort démesuré pour produire, qui serait la preuve de mon absence de talent, de ma nécessité à compenser une absence de sens artistique, de flair, par une overdose de techniques, stratégies, astuces, béquilles qui seraient seules à permettre à mes œuvres de tenir debout.
Parce qu’au fond, je voudrais ne pas avoir à cuisiner. Vivre enfin le vertige du génie, du talent inné, qui me permettrait de jeter les ingrédients crus, encore maculés de terre, dans le plat et les voir s’arranger en un festin sauvage, barbare, jouissif et décadent. Chaque mot portant les traces du combat que j’ai livré pour l’arracher à la terre, chaque phrase un combat. Ne pas cuisiner, ne pas nourrir, présenter au lecteur le fruit de ma chasse, à mains nues, de mon combat, le gibier arraché par la force de ma sauvagerie à son état de nature pour le métamorphoser en mets céleste.

Je voudrais créer comme on se bat. Pas sur un ring, mais dans la rue. À corps perdu, avec le sentiment du risque et la peur de perdre. En y laissant des morceaux, en y risquant mes doigts et mes oreilles. Créer à en perdre la vue, à s’en écorcher les genoux, à s’en casser le dos et les poignets. Ne laisser personne intact, ne laisser personne indemne. Des pansements sur les doigts, de l’encre sur les vêtements.

Mais ce génie naturel n’est sans doute qu’une illusion de plus. On en trouve la trace dans l’impulsion créatrice, dans l’idée pure, celle qui n’est jamais livrée sans être raffinée, distillée, mise en forme. Picasso accumulait les brouillons et Kerouac n’a pas écrit Sur la route en trois semaines. Mais il a entretenu ce mythe, comme tant d’autres, et c’est lui qui me pèse aujourd’hui. Je pourrais, je voudrais, passer mes nuits à noircir l’écran ou à colorier le papier, le feu au ventre, ivre de musique et d’alcool, lancer dans l’arène ces œuvres féroces, comme un défi, et les voir mettre le monde à genoux. Mais ces mots et ces images ne quitteront pas mon atelier sans que soient passés sur eux une nuit de sommeil et deux jours de travail, laborieux, minutieux, ennuyeux à en pleurer. La peur des fantômes qui peuplent mon crâne brisé mon élan, et me courbe le dos sur la table, à reprendre, encore et encore, la soupe pour qu’elle soit lisse.

Journal d’un imposteur — Publier

On le surnommait « Coolman ». Il était bien habillé (enfin, selon les critères des années 90), savait danser et séduisait les filles sans le moindre effort. C’était moi, au collège.

Enfin, non, ce n’était pas moi. C’était un alter ego totalement fantasmé, diamétralement opposé à moi, que j’avais créé dans un récit de fiction totalement décousu qui mettait en scène, sous des masques largement transparents, mon entourage de collégien. Ces feuillets s’étant retrouvés je ne sais plus comment entre les mains de mes camarades, ils circulèrent rapidement, provoquant un grand enthousiasme, sans doute moins dû à la qualité de l’œuvre elle-même qu’au plaisir que chacun éprouvait à se trouver ainsi mis en scène. La réaction extrêmement positive me cause une grande surprise. J’avais toujours créé, écrit, dessiné, mais sans tellement susciter autour de moi l’intérêt que j’aurais pu souhaiter. Je ne tentais guère de partager mes créations, de toute façon, persuadé qu’elles n’intéresseraient que moi. Mais de ce jour où je goûtai au nectar de la gloire (aussi minime soit-elle), ma vie changea : je pouvais intéresser les autres grâce à mes écrits, ils pouvaient m’aider à créer un pont entre eux et moi, au-delà de ce que j’avais toujours perçu comme un précipice de différences irréconciliables. Depuis ce temps, pour le meilleur et pour le pire, cette motivation ne m’a pas quitté.

J’ai réitéré la même expérience plusieurs fois au long de mes études. Pendant mon année de classé prépra, j’ai rédigé les Khrôniques, roman expérimental autofictionnel qui m’a rapporté le même genre de succès. Puis j’ai co-fondé un journal étudiant satirique qui mettait en scène profs et étudiants de mon école. J’ai même fini, à force d’inventer et de me confondre avec des personnages nettement plus à l’aise socialement que moi, par réussir à gagner quelques galons de coolitude. Tout semblait aller pour le mieux. Ou du moins, vers le mieux.

Mais mes études sont arrivées à un terme, et quand j’ai intégré le monde du travail, les choses se sont compliquées. Plus question de montrer mes productions, de peur qu’elles arrivent sous les yeux du patron. D’une part, je ne voulais pas qu’il se doute que je caressais d’autres ambitions que celle d’être l’employé modèle. D’autre part, nombre de mes œuvres servaient de défouloir contre la hiérarchie et le système. J’étais de nouveau condamné à créer pour moi seul, ou presque. Mais j’avais pris goût au partage de mes œuvres, et je ne pouvais plus revenir en arrière. Heureusement, Internet arriva à ma rescousse. Des communautés s’y créaient rapidement, qui rassemblaient créateurs et lecteurs, offrant à la fois la possibilité d’un nouveau public à conquérir et la promesse d’une confrérie d’auteurs avec qui créer des liens d’amitié.

Ma conquête du public stagna rapidement. Mes plus gros succès, encore une fois, furent sans aucun doute ceux qui flattaient l’ego du lecteur en l’intégrant à ma création. Je remarquais aussi rapidement une différence fondamentale avec mes confrères : s’ils disaient dans leur immense majorité produire pour leur plaisir personnel, je trouvai ma motivation dans le partage avec un public. Et j’en tirais une certaine fierté. Je me démenais à créer et entretenir des liens avec chacun des membres de ce public, et si j’approchais les autres créateurs, c’était avec le sentiment permanent de leur être inférieur, comme un enfant qui vient soumettre au jugement d’adultes son dessin maladroit. Il faut dire que je me heurtai violemment à ce que je jugeais être l’illégitimité de mes productions : les autres créateurs avaient des vies plus intéressantes, des sentiments plus exaltants, des idées plus brillantes. Peu importait ce que je tentais d’insuffler dans mes strips, BD ou romans, cela me semblait toujours puéril, présomptueux, voire déplacé. Le sentiment de ma propre imposture créa une nécessité à déguiser, le plus souvent sous le masque de la comédie, mes expériences et mes pensées avant de les présenter à un public. Un comportement qui m’encombre d’ailleurs encore aujourd’hui, et que je tente de battre en brèche à chaque ligne de ce texte.

Il m’est toujours difficilement imaginable que quelqu’un puisse s’intéresser à ce qui se passe en moi, et encore moins s’y identifier ou en tirer un enseignement. J’ai dans mes archives nombre de textes sur des sujets d’actualité, ou qui me tiennent à cœur, la plupart inachevés, certains prêts à être publiés, mais stoppés dans leur diffusion au dernier moment, parce que je redoutais les réactions qu’ils susciteraient. Ce n’était pas tant que je craignais d’être contredit, ou qu’on me démontre mes erreurs… C’est que j’étais persuadé que j’allais être corrigé et ridiculisé, renvoyé à ma place d’enfant naïf, par les adultes qui peuplent le monde. Pire encore, pour parachever mon humiliation, je m’imagine tentant de répondre à ces critiques. Car j’ai toujours été, jusqu’à présent, incapable de recevoir une critique ou un contre-argument sans y répondre. La création ayant toujours eu pour but que de créer un lien entre moi et les autres êtres humains, je ne peux donc refuser cet échange. Et c’est sans doute là ma plus grande erreur. Regardant autour de moi les comportements des autres artistes, (reconnus ou pas, mais du moins assumant avec aisance leur rôle), je réalise que publier, c’est sans doute avant tout : apprendre à ne pas répondre. Mettre à disposition ses œuvres, ses idées, ses opinions, même ses sentiments les plus intimes, sans tenter de les adapter à un public, sans tenter de prévoir les réactions, et surtout, sans prévoir de réagir à ces dernières. En somme, avoir une démarche artistique, et non un processus marketing. Se contenter d’apporter sa matière intime sur la place publique, et laisser ceux qu’elles pourraient intéresser s’y servir, les accepter ou les refuser, les utiliser ou les abandonner, les diffuser ou les détourner. Il y en aura sans doute pour en rire ou les discréditer. Ils pourront se détourner et aller chercher ailleurs des œuvres qui leur correspondent mieux. Le but de l’artiste ne doit pas être de plaire à tous, ni même au plus grand nombre. C’est une évidence à la limite du cliché, mais il m’aura fallu des décennies pour saisir ce qu’elle implique pour l’artiste. Mes œuvres sont légitimes parce que je les estime légitimes. Ça ne veut pas dire qu’elles sont bonnes. Je suis un artiste, parce que je décide de l’être, aussi légitime que les auteurs de la Pléiade ou les peintres du Louvre. Pas aussi doué, mais aussi légitime. Je dois créer ce qui me semble nécessaire, ce qui me semble juste.

Le publier.

Puis passer à la suite, sans me retourner.