Les Conspirateurs

– Vous êtes en retard.
- Désolé. J’ai eu le mauvais réflexe de céder ma place à une vieille dame dans le bus, et un officier de la Police de la Parole et de la Pensée m’a vu. J’ai dû passer une heure en cellule de Remise en Cause des Réflexes Sociaux pour réfléchir aux motivations de mon acte.
- Commençons, alors.
- Vous savez tous pourquoi nous sommes là. Nous sommes tous arrivés à la conclusion que la Dictature de la Réflexion qui nous gouverne depuis maintenant 27 ans n’est pas le système qui sert le mieux les intérêts de l’humanité. Il s’agit donc de le renverser.
- J’ai commencé à soumettre aux chefs de l’état-major qui me semblent dignes de confiance nos arguments, ils ont promis d’y penser sérieusement. En-dehors des séances officielles, bien sûr.
- Très bien… Jérôme, de son côté, a commencé à noyauter…
- Non.
- Pardon ?
- Durant mes dernières heures de Redéfinition Objective de l’Identité Propre, je suis arrivé à la conclusion que mon véritable genre n’était pas celui de ma naissance. Je vous prierai donc dorénavant de m’appeler Stéphanie et d’utiliser pour moi des pronoms féminins.
- Heu… Très bien… Jé… Stéphanie a donc commencé à noyauter les médias…
- En fait, non.
- Non ?
- Étant à présent membre de la communauté transsexuelle, j’aimerais avoir plus de détails sur le sort réservé à mes semblables dans votre nouvel ordre social.
- Heu… Franchement, nous ne nous étions pas posé la question…
- Parce que le système actuel, tout dictatorial qu’il puisse être, a aussi imposé des droits égaux à tous les genres et orientations sexuelles, et…
- Oui, oui, nous maintiendrons cette égalité, cela va sans dire !
- Et le Devoir de Réflexion ?
- Oui, quoi ?
- Sera-t-il maintenu ?
- Mais… C’est la base même de cette dictature, leur acte fondateur !
- Je sais, je sais… Mais si vous vous rappelez de l’état intellectuel de la société avant le coup d’état, vous avouerez que c’est un réel progrès…
- Mais symboliquement, le conserver…
- À titre personnel, si on ne m’avait pas obligé à remettre en cause ce que je tenais pour acquis…
- Mais ça n’a rien à voir, Jérôme !
- Stéphanie.
- Oui, bon. Admettez que conserver cette mesure nous empêchera de changer la nature même du régime.
- Peut-être, mais ensuite, ce sera quoi ? La réouverture de Facebook ? Le retour de TF1 ?
- Hé bien, si nos concitoyens décident librement que c’est ce qu’ils désirent…
- Je dois avouer que ce n’est pas exactement ce que j’envisageais…
- Oh, fais pas ta gonzesse, Stéphanie.
- Élégant.
- Nous pourrions peut-être maintenir le Devoir de Réflexion, mais sur la base du volontariat ?
- Je vois pas bien la différence avec l’ancien temps… C’est un retour assuré aux Âges Bêtes.
- Et si c’est pour revivre l’horreur de la transphobie institutionnalisée…
- Jé… Stéphanie, t’es trans depuis moins de trois heures !
- Ben je vous vois, et j’extrapole.
- Admettons qu’on maintienne le Devoir de Réflexion, mais qu’on supprime les dispositifs de l’État policier…
- Mais sans la PPP, comment s’assurer que le Devoir sera bien appliqué ?
- Enfin, la Police de la Parole et de la Pensée, c’est le symbole de tout ce qui cloche dans ce système, on ne peut pas la conserver !
- Dites, votre critique du système actuel, vous l’avez développée comment ?
- Pendant une… une session de Critique de l’État de la Société…
- Je vois.
- Oui mais c’est pas… Enfin, peu importe que…
- Ah, on fait moins le fier, là ? Il est pas si inefficace, le système, hein ?
- Stéphanie, tu deviens vulgaire.
- Je t’emmerde.
- Bon, calmons-nous.
- Je dis pas que le système est inefficace, mais il nous prive de nos droits…
- Notamment le droit d’être con ?
- Stéphanie !
- Oui, ben c’est ça, au fond.
- Heu… Peut-être. Enfin, non. Enfin… Bon, je crois qu’on va arrêter pour ce soir.
- Oui, limitons la casse, hein.
- Et du coup, on fait quoi ?
- À quel propos ?
- Ben, le coup d’état…
- …
- On va encore réfléchir.

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Et j’ai oublié ma planche dans le prochain RAV Mag. Donc on récapitule : Supermanne, Happy Hour, Villemomble, RAV Mag et surtout, surtout, pavé numérique.